» Changer les choses  » : la bêtise au quotidien

Glané au vol aux informations télé matinales : selon un récent sondage, 47 % des Français estimeraient que seule Marine Le Pen désire vraiment « changer les choses ».

Qu’est-ce qui, dans cette affaire, est le plus stupide ? La formulation même de la question ? Sans doute. Qu’un institut de sondage ait jugé bon de la soumettre aux sondés ?  Que ceux-ci aient accepté d’y répondre ? Qu’ils aient estimé pouvoir, en un mot (« oui » ou « non »), donner un avis pertinent ? Que les journalistes de la chaîne télé aient cru devoir relayer une information aussi insane ? Sans doute.

Changer « les » choses : ce qui est le plus stupide dans cette formule, c’est sans doute l’article défini. Si on avait demandé aux sondés si l’intéressée désirait changer « des » choses, au moins les aurait-on incités à faire l’effort de préciser de quelles choses au juste il s’agissait.

Changer « les choses »… Quelles choses au juste ? Les règles de l’économie ? Celles du droit du travail ? Celles du fonctionnement de la justice ? Les relations de la France avec l’Europe ? Le droit de la propriété ? Le mariage pour tous ? Le nombre de fonctionnaires ? L’impôt sur les sociétés ? L’ISF ? La censure sur la presse ? Le droit de manifester ? La législation sur la pêche à la ligne ? Etc etc… Etc. Changer les choses en gros, ou changer les choses en détail ? Changer toutes les choses ou n’en changer que quelques unes ? Comme si gouverner, ce n’était pas, de toute façon, changer les choses, en demi-gros ou au détail, et, de toute façon, au quotidien .

Que 47% des sondés estiment qu’une question aussi grossièrement formulée puisse avoir un sens et qu’ils croient pouvoir lui donner une réponse pertinente ne plaide pas en faveur de leur intelligence, témoigne en tout cas de leur irréflexion, en tout cas de leur hâte irréfléchie à répondre à n’importe quelle question, pour peu qu’elle leur soit soumise par des représentants des médias.

Changer les choses… Formulation grotesque. Et s’il n’y avait que celle-là. Mais nous baignons au quotidien dans un flot de questions stupides et de réponses aussi péremptoires que sommaires. Plus les questions sont sommairement formulées, plus les réponses sont péremptoires.

Une démocratie n’est saine et viable à long terme que si elle est protégée des formes les plus grossières et les plus dangereuses de la démagogie. Cela suppose une éducation suffisante des citoyens qui les prépare à leur rôle politique, au sens étymologique du terme. Education à l’information. Education à la réflexion. Les médias, sur ce terrain, ont un rôle majeur en contribuant à élever le niveau. A condition de s’évertuer à ne pas le tirer vers le bas en multipliant les formes les plus sottes d’un rapport démagogique à leur public.

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Michel Ange revisité : Dieu avec la tête de Donald Trump !

Entre autres. Car enfin, si la Bible affirme que Dieu a créé l’homme à son image, il s’ensuit logiquement que, la réciproque étant vraie, l’image de l’homme (de n’importe quel homme) nous livre l’image de Dieu.

On sait que, dans l’aire du catholicisme (et de l’orthodoxie), la querelle des images s’est soldée par une défaite des iconoclastes. C’est pourquoi, sur le plafond de la Sixtine, Michel Ange a été autorisé à portraiturer Dieu sous les traits d’un auguste ( mot à considérer exclusivement comme une épithète laudative, sinon il faudrait portraiturer le fils de Dieu sous les traits d’un clown blanc) vieillard chenu et barbu ( je lui trouve pour ma part un petit côté Che Guevara ).

Ce précédent de la Sixtine ouvre aux artistes catholiques ( j’en suis ) s’inscrivant dans la lignée de Michel Ange la possibilité d’infliger à Dieu la tronche humaine qui leur apparaîtra la plus apte à lui conférer son ineffable côté auguste ( vide supra ) . Et dans ce cas , pourquoi pas la tronche de Donald Trump ? On s’abstiendra de crier prématurément au scandale, en arguant que Michel Ange prête à Dieu une apparence correspondant aux immortels canons de la Beauté ; la figure michelangelesque de Dieu, sur le plafond de la Sixtine, exprimerait, selon eux, un idéal de beauté humaine quasiment surnaturel. La tête à claques de Donald Trump ne saurait, diront-ils, y prétendre.

Mais justement les canons de la beauté n’ont rien d’immortel. Rien n’apparaît plus variable au long de l’histoire de l’art. Dans ce cas, pourquoi l’ineffable tronche de Donald Trump ne correspondrait pas à un moderne canon de la beauté, masculine tout au moins ? C’est d’ailleurs la thèse que soutiennent ses plus chauds partisans, pour qui non seulement Donald est le plus beau, mais en plus il est le plus intelligent.

De plus, donner à Dieu la tête de Donald permettrait de la populariser plus aisément, en jouant la carte de ce 9e art qu’est la BD. Si prestigieuse que soit la représentation de Dieu par Michel Ange, avouons que nos jeunes générations ( dont je suis ) la trouvent quelque peu, sinon franchement ringarde.

Et si l’on attribue à Dieu la tête de Donald, pourquoi ne pas gratifier son fils de celle de Mickey Mouse ? Ou de Popeye.

Popeye grimpant au Golgotha sous sa croix, la bouffarde au bec et une couronne de pines sur la tête, dans quelle extase mystigrouique cette vision me jette !

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Être un arbre

J’aurais voulu être un arbre. Plus j’avance en âge, plus la condition d’arbre me paraît préférable à celle d’être humain.

Quel arbre aurais-je voulu naître ? Parmi tous ceux qui, au long des années, m’ont enchanté, fasciné, le choix est difficile. Un peuplier d’Italie, tel que ceux qui bordaient les rivières de ma jeunesse ? Celui, au tronc puissant, à l’ombre duquel j’aimais lancer ma ligne, guettant le gardon ? Me dresser, dans la lumière de juin, au coeur d’une de ces pinèdes parfumées de mon enfance ? Être un de ces chênes puissants, pluricentenaires, au tronc rectiligne, ou bien noueux, tortu ? Ou bien chêne vert au feuillage si serré, si vraiment royal ?

Un léger mistral avive le bleu du ciel. Partout les arbres s’y élancent, s’y déploient, y dansent, y chantent leur musique, micocouliers, mûriers, pins d’Alep, cyprès, arbousiers, oliviers, cerisiers, platanes, tant d’autres, noyant les demeures des hommes, escaladant les collines. Contagieuse gaieté de ces balancements de verdure feuillolante, ses innombrables menottes ovationnant l’azur. Que serait un monde sans arbres ? Comment vivre privé d’une telle beauté, sans cesse renouvelée, toujours sereine, inépuisablement somptueuse ?

Exempts de la fatalité qui contraint les animaux dont nous sommes à courir sans cesse en quête de leur nourriture, les arbres, eux, la puisent, ainsi que leur énergie, pendant de longues années, là où surgit leur première pousse, dans la lumière où baigne leur feuillage, dans la terre où plongent leurs racines. Oiseaux, écureuils, toutes sortes de bestioles profitent de leur hospitalité paisible.

Depuis quelques années, nous en savons bien plus sur les arbres que ce que nos parents savaient. Nous savons qu’ils échangent des informations, qu’ils développent individuellement et collectivement des stratégies contre parasites et prédateurs. Nous savons qu’ils perçoivent, qu’ils ressentent. Nous ne sommes plus éloignés d’admettre qu’ils pensent.

Mais comme tant d’être vivants, les arbres subissent les agressions du plus redoutable des prédateurs : l’homme. Partout la déforestation étend ses ravages, avec toutes les funestes conséquences qu’on connaît.

Auprès de arbres, j’ai toujours vécu heureux. Puissé-je ne jamais m’éloigner des arbres. Puissé-je jusqu’à ma fin apprendre de leur sagesse.

Paul ValéryDialogue de l’arbre

Jean Giono, L’homme qui plantait des arbres

Georges Brassens, Auprès de mon arbre

Alain Corbin,  La douceur de l’ombre 

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Homophobie, quand tu nous tiens …

Notre fils l’a décidé : au week-end de Pâques, il ne nous amènera pas, comme chaque année, nos deux petits-enfants. Motif :  » Quand on approuve, de facto, la persécution des homosexuels par les sbires du tyran tchétchène, et qu’on ne se gêne pas pour le faire savoir, on ne mérite pas de voir ses petits-enfants. En tout cas, moi, j’ai le devoir de les protéger contre votre influence fascisante.  »

C’est vrai, nous ne pouvons nous en prendre qu’à nous-mêmes et à nos propos inconsidérés. L’an dernier, nous avions donc accueilli nos petits-enfants, un garçon et une fille, six et cinq ans ; l’âge mental est très au-dessus. Un soir que nous regardions ensemble la télévision, un animateur bien connu, qui arrondit ses fins de mois en faisant de la pub pour une firme de jardinage, nous interrogea, l’air lascif et l’oeil coquin :  » Il est où, le trou ?  »

Incontinent, mon épouse et moi, bondissant de nos fauteuils avec un bel ensemble, braillâmes notre réponse :  » Dans ton cul, eh, grosse fiotte !  »

Silence consterné des lardons, desquels le père exige une impeccable correction linguistique . En plus, ils ont un Q.-I. de 140, un Q.-I de surdoués. Ma femme et moi avons un Q. surdimensionné, mais le I. ne suit pas.

Ce n’est tout de même pas notre faute si cette vedette de la télé a un air de pédé ! Il paraît qu’il en a aussi la chanson. M’enfin, Josette et moi, on ne veut pas la mort du pêcheur. Même celle du pêcheur en eaux troubles.

Quant à Kadyrov, qu’il aille une bonne fois se faire enc… : ça devrait le ramener à une approche des choses plus saine.

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 » Je t’emmerde !  » : l’avenir de la langue française en question

Notre langue est aussi changeante que notre identité nationale ; chacun peut le vérifier à loisir au quotidien.

C’est ainsi qu’une des expressions généralement considérées comme abominablement vulgaires, indécentes, agressives et insultantes, est en passe, les progrès de la médecine aidant, de traduire les plus nobles sentiments d’altruisme et de solidarité.

J’ai lu en effet, dans un passionnant numéro spécial de la revue Pour la science, une série d’articles sur l’intestin, et plus particulièrement sur le microbiote. Le microbiote, c’est la flore (et faune !) intestinale dans toute sa variété. Le temps n’est plus où les microbes et bactéries étaient considérés comme autant d’agents pathogènes à détruire. Nous savons aujourd’hui, que parmi les nombreuses variétés de bactéries et autres archées présentes dans notre intestin, une forte proportion nous protège de diverses maladies et contribue de façon décisive à notre équilibre psycho-physiologique.

Or, dans ce domaine comme dans les autres, nous sommes très inégaux. Certains ont la chance de posséder un microbiote d’une grande richesse et d’une grande variété. D’autres au contraire, ne disposant que d’un microbiote appauvri, sont davantage exposés à diverses maladies graves. Dans les cas les plus sévères, on a même recours à des transfusions fécales, de donneur sain à receveur en manque. Il existe donc des donneurs bénévoles de caca, comme il existe des donneurs bénévoles de sang !

C’est ainsi que l’expression « Je t’emmerde » va perdre, au moins dans ces cas spécifiques, ses connotations négatives. Au donneur de caca qui lui dira  » Je t’emmerde « , le receveur répondra : « Merci, oh merci ! Cher ami, le don que tu me fais de ton caca me sauve la vie !

Miel alors ! Décidément, à l’instar de Jean-Jacques, je deviens vieux en apprenant toujours !

 

Additum

Je lis sur le blog de Pierre Barthélémy, Passeur de science, un passionnant billet sur l’utilisation des spermatozoïdes dans la lutte contre le cancer. Il s’agirait d’utiliser les spermatozoïdes comme des missiles téléguidés vers les cellules cancéreuses pour les détruire.

Ici encore, une expression vulgaire et insultante du langage courant devrait voir ses connotations profondément modifiées.

Il s’agit de  » Va te faire enc… ! « , apostrophe qui, cessant d’être perçue comme une insulte, serait reçue comme une amicale invitation à se faire soigner. Car enfin, dans ce domaine comme dans les autres, pourquoi ne pas joindre l’agréable à l’utile ? On sait que l’administration de toute médication est d’autant plus efficace qu’elle s’accompagne, pour le patient, de plaisir. C’est le bien connu effet placebo.

En tout cas, si les chercheurs engagés sur cette voir prometteuse ont besoin de volontaires pour leurs expériences, qu’ils sachent que je suis à leur disposition !

Intestin , dossier Pour la Science n° 95, avril/juin 2017

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Attendre

A l’époque, déjà lointaine, où j’animais un atelier-théâtre de lycée, une des comédiennes professionnelles chargées de nous former nous avait un jour soumis à un exercice pas facile : jouer l’attente. Nos propositions ne l’avaient visiblement pas satisfaite. Peut-on jouer l’attente ? Oui, si l’on se rabat sur des solutions faciles et peu imaginatives : mimer l’impatience en recourant à une gestuelle d’une fébrilité stéréotypée, etc. Mais en réalité l’attente est un état essentiellement intérieur ; elle se vit silencieusement, au fil d’une durée souvent impossible à prévoir.

Cela fera bientôt une petite dizaine d’années que mon état de santé m’aura donné plus d’une occasion de vivre des attentes plus ou moins prolongées, dans les salles d’attente des médecins en particulier. Vivre ce genre d’attente est souvent douloureux, pour peu qu’on se laisse envahir par l’angoisse d’un verdict défavorable. La meilleure solution, me semble-t-il, est de transformer l’attente en autre chose, de s’efforce d’oublier qu’on attend. La lecture est une solution efficace. On peut aussi s’adonner à la méditation, se proposer des exercices de concentration ; les occasions en sont multiples. Mais toujours l’angoisse, lovée au coeur de l’attente, est là, qui menace de vous submerger, de vous pourrir le présent.

L’autre jour, à la fin de ma dernière séance de potion magique, on m’a renvoyé chez moi sans le rendez-vous de scanner habituel, sans me dire ce qui m’attendait. J’ai attendu plusieurs jours chez moi, taraudé par un sentiment d’abandon que je ne parvenais pas à m’expliquer. J’ai fini par obtenir un rendez-vous du médecin ; à l’accueil de l’hôpital, les cinquante minutes d’attente avant d’être enregistré ont été horribles ; je craignais d’arriver trop tard au rendez-vous ; puis le médecin m’a fixé un rendez-vous de tep-scanner, quinze jours plus tard. Je m’étais promis de vivre cette quinzaine dans l’insouciance mais je ne parviens pas à vaincre une sourde et inquiète fébrilité. Puis ce sera, une semaine plus tard, le nouveau rendez-vous avec le médecin, puis… puis… Quand j’étais bien portant, je ne connaissais pas ma chance ; je ne savais pas ce qui m’attendait.

Près d’elle, l’autre jour, dans le couloir des urgences, j’ai attendu longtemps. J’ai dû finir par la laisser seule affronter l’attente. Puis j’ai dû la laisser seule, à la fin de chaque visite, seule face au mur aveugle. Le chat et moi, on l’a attendue, seuls à la maison. Depuis qu’elle est rentrée, elle est le plus souvent dans son fauteuil, devant la télévision ; ou bien je lui mets de la musique ; souvent je dois la laisser seule pour aller faire des courses. Heureusement, des infirmières, des femmes de ménage, une kiné, une ergothérapeute se relaient et lui évitent le tourment de l’attente. C’est plutôt moi qu’elle qui guette l’heure du passage de ces professionnelles.

Elle et moi, comme dix millions de Français au moins — dix millions ! quand j’ai lu ce chiffre, je n’en croyais pas mes yeux — souffrons d’une de ces maladies que l’on dit « chroniques ; pour nous deux, cela dure depuis plusieurs années. L’un des effets pervers indirects de ces maladies, c’est l’attente : l’attente de la visite du médecin, l’attente du rendez-vous avec le spécialiste, l’attente de la prise de sang, l’attente du scanner, l’attente du verdict.

Depuis qu’au quotidien, je m’occupe d’elle, j’ai au moins trouvé un remède à mon attente à moi. Remède modérément efficace mais efficace tout de même. Je bouge, je vais, je viens, j’ai des tâches. Mais il reste l’attente de ce qui va lui arriver à elle, l’attente du pas irréversible qu’elle franchira, mais peut-être ne serai-je plus là pour le vivre.

Il existe, bien sûr, une solution radicale pour tuer à la fois l’attente et le temps : celle que choisit le mari, dans Amour, le film de Michael Haneke. Mais il faut s’en sentir capable ; ce n’est pas mon cas. Je crois que je n’ai pas la vocation. Elle non plus.

En attendant, délivrons-nous de l’attente, ce poison de l’esprit et du coeur. Ainsi soit-il.

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 » Histoire mondiale de la France « 

Histoire mondiale de la France : c’est le titre de l’ouvrage collectif récemment publié sous la direction de Patrick Boucheron. Ouvrage riche de quelque 150 contributions placées chacune sous une date.

 

Ce titre, quelque peu déconcertant, manque de clarté. Un titre plus long et plus précis eût sans doute annoncé de façon plus claire et plus pertinente le contenu du livre. Quelque chose comme :  » Quelques aperçus ponctuels sur ce qui s’est passé sur le territoire actuel de la France, des temps préhistoriques à notre époque, dans le souci de prendre en compte les relations entre les collectivités humaines qui ont successivement occupé ce territoire et le reste du monde « . C’est, pour le moment, ce que j’ai trouvé de plus adéquat !!!!!  Adéquat au contenu du livre, peut-être, mais catastrophique, commercialement parlant !

Histoire mondiale de la France et non Histoire mondiale de France. La nuance importe. Elle suggère que le propos des auteurs n’est pas d’envisager l’histoire d’une entité politique, ethnique, nationale, supposée relativement stable à travers les âges, mais plutôt l’histoire de ce qui s’est passé, des temps préhistoriques aux temps modernes, sur le territoire correspondant à celui de la France actuelle. Même si le royaume de Clovis la préfigure au VIe siècle, on ne peut guère parler de France avant le début du XIe siècle, avec l’avènement de la dynastie capétienne et du royaume qu’elle gouverne. Avant, la France n’existe pas. Un article de l’ouvrage montre pourquoi il importe de reconsidérer la portée de l’épisode des Serments de Strasbourg (842), qui, dans notre saga nationale, est présenté comme une date clé d’une haute valeur symbolique ; on a voulu y voir la première promotion officielle du français, alors que la langue de ces documents diplomatiques, présentée comme du français, est un des nombreux dialectes en usage sur le territoire de l’actuelle France.

Ainsi, les contributions qui, dans la première partie du livre, évoquent quelques événements remarquables entre 34 000  av J.-C. et le VIe siècle de notre ère, ne relèvent aucunement d’une histoire de France mais ponctuent une histoire de la France au sens géographique du terme. Les peintres de la Grotte Chauvet, ceux de Lascaux, les hommes qui dressèrent les mégalithes de Bretagne, les Celtes, les Gallo-Romains, les envahisseurs/migrants des IVe et Ve siècles, les Vikings, n’étaient en rien des Français. Bien plus tard, Bretons, Provençaux ou sujets du comte de Toulouse ne se considèreront pas comme Français, jusqu’aux approches des temps modernes.

Du reste, la France — en tant qu’entité politique et nationale — ne coïncide avec le territoire qu’elle occupe aujourd’hui que depuis une époque récente. Depuis 1945 plus exactement. Entre 1940 et 1944, l’Alsace et une partie de la Lorraine sont annexées au Reich allemand. Il en va de même entre 1871 et 1918. La Savoie et le comté de Nice ne rejoignent la France que sous le Second Empire. Et ainsi de suite. Inversement, le territoire de la France post-révolutionnaire, sous le Consulat et l’Empire, s’étend bien au-delà des frontières actuelles. En toute rigueur, si l’on envisage une histoire de la France au sens géographique du terme, on devrait considérer comme relevant de cette entreprise tout ce qui s’est passé, à telle ou telle époque, sur des territoires qui n’étaient pas intégrés au territoire national ou qui, en ayant fait partie, cessèrent ensuite de l’être. Ce n’est pas le parti choisi par les contributeurs de ce livre, dont la démarche, à cet égard, reste ambiguë. Pour envisager ce qui s’est passé en Alsace entre 1871 et 1918, il aurait fallu admettre que l’ensemble des événements concernés éclairaient l’histoire d’un territoire désigné aujourd’hui par le mot France, tout en ne relevant en rien de celle de l’entité politico-nationale désignée par ce nom. C’est le parti qu’ont choisi les auteurs du livre pour tout ce qui concernait les temps antérieurs à Clovis, alors pourquoi ne pas l’appliquer à des époques plus récentes ?

Dans l’Ouverture du livre, Patrick Boucheron insiste sur le caractère politique de l’ambition de son équipe d’historiens : «  elle entend mobiliser, écrit-il, une conception pluraliste de l’histoire contre l’étrécissement identitaire qui domine aujourd’hui le débat public. Par principe, elle refuse de céder aux crispations réactionnaires l’objet « Histoire de France » et de leur concéder le monopole des narrations entraînantes « .

Patrick Boucheron rappelle plus loin la position de Lucien Febvre :  » Il s’agit pour Febvre de défiger cet être géographique, de déjouer   » l’idée d’une France nécessaire, fatale, prédestinée, l’idée d’une France donnée toute faite par la nature géographique à l’homme de France, en appelant France toute la série des formations, des groupements humains qui ont pu exister avant la Gaule sur ce qui est aujourd’hui notre sol « .

On songe à la récente célébration, aussi exaltée que grotesque, de « nos ancêtres les Gaulois » par un de nos anciens présidents de la République. Dans son cas, il serait pourtant plus aisé de repérer des ascendants magyars ou juifs que des ancêtres gaulois. Quant à moi, j’aurais plus de goût à me dégoter quelque ancêtre wisigoth, franc ou viking que banalement gaulouès ! Ostrogaulouès à la rigueur.

Histoire mondiale de la France ?  Au vrai, l’histoire du pays où nous vivons ne peut être comprise si l’on oublie ou minimise les innombrables croisements de populations venues d’ailleurs, les innombrables influences extérieures dont historiens et archéologues pointent les effets sur tous les aspects de la vie. Histoire mondiale de la France parce que le territoire de l’actuelle France fut toujours largement ouvert à tous vents. «  Ce ne serait pas trop de l’histoire du monde pour expliquer la France « , écrivait Michelet au seuil de son Introduction à l’histoire universelle  (1831) . On a envie d’ajouter  » et réciproquement « .

A cet égard, j’ai été quelque peu déçu de constater que la période de la décolonisation n’est guère évoquée dans ce livre. Pourtant, quoi de plus démonstratif de la nécessité d’une histoire mondialisée que cette période ? La fin de l’empire colonial français n’est en effet pas compréhensible sans une connaissance de la redistribution mondiale des cartes des pouvoirs après 1945 ; de plus elle est inséparable de la fin des empires coloniaux européens. La fin de l’Algérie française est encore trop souvent perçue chez nous comme une histoire franco-française avant tout, opposant partisans et adversaires de l’Algérie française. C’est oublier les principaux acteurs de la décolonisation de l’Algérie : les militants et combattants nationalistes algériens et le peuple algérien lui-même. Notre histoire est faite autant par nos concurrents et adversaires que par nous-mêmes. Un épisode évoqué dans le livre en fournit la preuve éclatante : celui des Vêpres siciliennes (1282).

 » Mort aux Français  » criaient les émeutiers de Palerme. Quels Français ? Ni des Bordelais ni des Armoricains ni des Lorrains, qui, à l’époque, se fichaient pas mal des destinées du royaume normand de Sicile, mais des Angevins, des Provençaux et des Manceaux. Des Manceaux ? Des pays à mézigue ! Damned ! Déjà que Fillon, c’était dur à supporter, mais alors là, c’est le coup de grâce. Comment oublier Palerme ?

Histoire mondiale de la France , sous la direction de Patrick Boucheron  ( Seuil )

Tumulus de Gavrinis
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