La place de l’homme dans la nature : revoyons notre copie !

En ce début de XXIe siècle, le regard occidental sur la place de l’homme dans la nature et ses rapports avec les autres manifestations du vivant (animaux, végétaux) semble en passe de changer de façon assez radicale. On dira que ce n’était pas trop tôt et qu’il était bien temps pour l’Occident de rattraper son retard sur d’autres cultures, comme celles de l’Inde ou de cultures  naguère imprudemment qualifiées de « primitives ». La conviction que l’homme est d’une essence radicalement différente et supérieure, conviction sans doute née de la « révélation » du monothéisme judéo-chrétien recule à mesure que progresse la connaissance scientifique des diverses formes du vivant.

Sur le terrain philosophique, des ouvrages d’une belle tenue intellectuelle comme La fin de l’exception humaine, de Jean-Marie Schaeffer, ou Par-delà nature et culture, de Philippe Descola, avaient contribué à ouvrir ces approches nouvelles. Aujourd’hui, elles sont en voie de vulgarisation grâce à des livres, des films ou des reportages télévisés qui visent le grand public.

Je viens d’achever un ouvrage qui me paraît très représentatif de cette attitude nouvelle et de cette ouverture au grand public.. Son titre : La vie secrète des arbres . L’auteur, Peter Wohlleben, est un forestier allemand, qui dirige aujourd’hui une forêt écologique. L’ouvrage a connu un succès de librairie impressionnant, bien au-delà des frontières de l’Allemagne.

Les sous-titres de l’ouvrage nous éclairent, plus que le titre, sur le propos de l’auteur : Ce qu’ils ressentent et Comment ils communiquent . Ainsi, des aptitudes qui paraissaient naguère réservées aux animaux et à l’homme ne seraient pas étrangères aux arbres et sans doute aussi aux autres végétaux.

Je cite un passage qui me paraît très représentatif de ce regard nouveau. Dans le chapitre Question de caractère, Peter Wohlleben nous décrit les différences de comportement de trois vieux chênes de sa connaissance aux approches de l’hiver :

 » Le moment où un arbre se sépare de son feuillage est effectivement une question de caractère. Cette opération, nous l’avons vu dans le chapitre précédent, est une nécessité. mais comment savoir quand le bon moment est arrivé ? Les arbres ne peuvent pas sentir l »hiver approcher, ils ne peuvent  pas savoir s’il sera froid ou doux. Ils enregistrent la décroissance des phases lumineuses et la baisse des températures. Si tant est qu’elles baissent. Il n’est pas rare que le thermomètre affiche des températures de fin d’été en automne, de quoi poser un vrai casse-tête à nos trois chênes. Que faire ? Profiter de la douceur ambiante pour continuer à réaliser la photosynthèse et vite engranger quelques calories supplémentaires avant l’hiver ? Ou bien jouer la sécurité et se défeuiller sans attendre au cas où un brusque épisode de gel contraindrait à un repos précipité ? Apparemment, chacun des trois arbres a un avis différent. Celui de droite est plus anxieux, ou, pour l’exprimer de façon plus positive, plus raisonnable. A quoi bon des réserves supplémentaires si l’on ne peut plus se séparer de ses feuilles et que l’on se retrouve à traverser l’hiver avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête ? Mieux vaut lâcher les feuilles et hop, au pays des rêves ! Les deux autres sont plus téméraires. Qui sait ce que le printemps suivant apportera, combien d’énergie une soudaine invasion d’insectes engloutira et ce qu’il restera ensuite de réserves ? Mieux vaut garder les feuilles et remplir à ras bord les réservoirs, sous l’écorce et dans les racines. Jusque là, cette option s’est avérée un bon choix, mais qui sait combien de temps cela va durer ? Avec le réchauffement climatique, les températures automnales restent plus longtemps élevées, le feuillage demeure parfois jusqu’à la  semaine de novembre sur les rameaux. Or le début de la saison des tempêtes n’a pas changé, il survient toujours en octobre, de sorte que le risque qu’une bourrasque renverse un arbre couvert de feuilles augmente. Je crains qu’à terme les arbres prudents aient de meilleures chances de survivre.  »

Même s’il ne le postule pas explicitement, il est clair qu’ici Peter Wohlleben prête à ses trois chênes des capacités de réflexion et de prévision appuyées sur l’expérience et leur accorde pour le moins  une marge de liberté de choix.

On aurait tort de ne voir  dans ces descriptions qu’un jeu de métaphores aussi raccrocheuses que faciles, abusivement anthropomorphiques ;  on en rencontre de semblables tout au long du livre ; elles sont fondées sur des années d’observations subtiles et précises ; elles disent la conviction d’un homme riche d’expérience personnelle et de connaissances scientifiques.

Mais après tout, peut-être le point de vue de ce remarquable connaisseur, parmi beaucoup d’autres, du monde végétal ne fait-il que rejoindre et confirmer celui des poètes, celui que portait Ronsard sur la forêt de Gastine.

Plus récemment j’ai suivi la diffusion, sur la chaîne France 5, d’un reportage sur un clan de singes babouins dans une région d’Afrique dont j’ignore la localisation exacte, ayant pris le documentaire en cours de route.

L’attitude des réalisateurs y était clairement la même : faire apparaître les ressemblances, les affinités entre le comportement de ces singes et celui des humains. Elles ressortaient de façon frappante de ce qu’on nous montrait des regards, des attitudes, des gestes, des relations entre individus au sein d’un clan. On dira que, s’agissant de singes,  nos proches cousins, une telle approche est moins nouvelle. Comme Peter Wohlleben à l’égard des arbres, les auteurs du film accordaient à ces singes une aptitude à la réflexion, éclairée par l’expérience, ainsi qu’une liberté de choix. La dimension affective des liens entre membres du groupe était, elle aussi, fortement soulignée.

A un moment, nos singes devaient se résoudre à quitter, sur la décision et sous la conduite du chef du clan, leur lieu habituel de vie qu’un épisode de sécheresse sévère leur rendait invivable, pour rejoindre de lointaines montagnes où ils trouveraient de l’eau en abondance et une herbe plus verte. La séquence évoquait manifestement le récit biblique de Moïse partant pour la Terre promise (l’expression était dans le commentaire) à la tête de son peuple. L’accompagnement musical évoquait d’ailleurs de très près un chant choral religieux juif !

Qu’il s’agisse du livre de Wohlleben ou de ce documentaire télévisé, l’intention des auteurs est manifestement la même : inciter le lecteur et le téléspectateur à répudier l’anthropocentrisme et le complexe de supériorité qui nous empêchent de nouer avec le monde vivant où nous sommes plongés des liens plus sains et plus harmonieux, condition de notre avenir sur cette planète.

Toutefois, dans l’un comme dans l’autre cas, on ne doit pas perdre de vue le fait qu’on à affaire à un discours construit. Peter Wohleben use d’images — comme dans le passage cité — dont rien ne nous assure, en définitive, qu’elles correspondent à la réalité. Un caractère purement métaphorique ne peut être exclu. De même, les auteurs du reportage télévisé ont usé des efficaces ressources du montage et du scénario pour rendre fortement crédible leur point de vue.

En définitive, si l’on a, certes, dans ces deux cas, des témoignages d’une puissante crédibilité et qui ont le mérite de bousculer quelques préjugés ambiants, il me paraît impossible que leurs auteurs nous fassent toucher du doigt LA réalité des arbres ou des animaux, une réalité qui nous échappera toujours.

Mais, dira-t-on, n’en va-t-il pas de même des relations entre humains? Que savons-nous de ceux de nos semblables que nous croyons connaître le mieux ? Leur réalité intime nous échappe. Qu’ai-je su d’un père mort depuis bien des années et que, de son vivant, je ne me suis guère soucié de mieux connaître ? L’énigme qu’il fut pour moi autrefois reste entière et le restera jusqu’à ma propre fin.

Peter WohllebenLa Vie secrète des arbres  ( Les Arènes )


Pierre de RonsardOde à la forêt de Gastine


Jean-Marie Schaeffer La fin de l’exception humaine  ( NRF Gallimard )


Philippe DescolaPar-delà nature et culture   ( NRF Gallimard )

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