On est toujours le barbare de quelqu’un

Le terme de barbare est étroitement corrélé à la langue.  Le mot grec barbaros désigne, à l’origine, celui dont on ne comprend pas la langue. Barbaros, en effet,  n’est pas autre chose qu’une onomatopée. Le barbare, c’est celui qui « baragouine » (c’est le cas d’employer ce mot) un sabir dont on ne comprend pas le sens et qui évoque les émissions vocales des animaux. A l’origine, le mot suggère donc l’appartenance des barbares à une vague sous-humanité ; employer le mot de barbares, c’est donc exclure du genre humain ceux qu’on désigne par là.
Sur  le site de La République des livres, Roméo Fratti, à propos  des Misérables, considère manifestement que des personnages comme les Thénardier, ou Jean Valjean lui-même avant sa « rédemption » consécutive à sa rencontre avec Mgr Myriel, sont tombés dans la barbarie. Si l’on s’en tient à la signification étymologique du mot barbare, les Thénardier sont loin d’être des barbares ; le mari surtout, qui, à plusieurs reprises, fait étalage de son habileté à manier le français le plus châtié. Je doute fort, quant à moi, que dans Les Misérables, Hugo ait employé les mots barbare et barbarie. Même s’ils sont tout au bas de l’échelle sociale, même si leur déchéance est manifeste, ils ne sont en rien des barbares au sens où les anciens Grecs l’entendaient ; ils  font partie de la société des humains.

» Le barbare, écrit Claude Lévi-Strauss dans Race et histoire (ouvrage publié peu après 1945), c’est d’abord celui qui croit à la barbarie « . Cette assertion m’a longtemps étonné. J’avais tort. Certes, elle s’éclaire par les intentions de l’auteur dans l’ouvrage ( dénoncer, notamment, le complexe de supériorité ethnocentriste des Occidentaux ). Aujourd’hui, nous utilisons couramment les termes de  barbare  et de barbarie pour dénoncer les crimes nazis, les actes de cruauté gratuite sur les humains et les animaux, les assassinats terroristes. Nos médias, nos hommes politiques, font de ces termes un usage pléthorique, souvent, sans doute, inconsidéré, dans la mesure où l’affectif supplante largement le rationnel.

On peut donc dire que la notion de barbarie a fait un retour en force à partir du milieu du XXe siècle et nos contemporains croient, pour la plupart, à la barbarie, s’exposant ainsi à la critique de Lévi-Strauss, puisqu’ils ne prennent pas suffisamment garde au fait que ces termes suggèrent que ceux qui agissent, à leurs yeux, en « barbares » s’excluent du genre humain pour rejoindre une sorte de sous-humanité. Utiliser inconsidérément ces termes implique donc qu’on s’expose à de redoutables contradictions. Avons-nous le droit d’exclure — ne serait-ce que symboliquement — de l’humanité d’autres humains pour la raison que leurs actes nous révulsent ?

 

 » Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère « , écrit Baudelaire au début des Fleurs du mal. Il faut nous y résoudre. Tous ces barbares, nous devons les considérer comme nos semblables, nos frères. S’ils portent la « barbarie » en eux, alors nous la portons aussi.

Croire aux barbares et à la barbarie, c’est cliver irrémédiablement le genre humain. L’assertion de Lévi-Strauss garde toute sa pertinence.

 

 

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