Attendre

A l’époque, déjà lointaine, où j’animais un atelier-théâtre de lycée, une des comédiennes professionnelles chargées de nous former nous avait un jour soumis à un exercice pas facile : jouer l’attente. Nos propositions ne l’avaient visiblement pas satisfaite. Peut-on jouer l’attente ? Oui, si l’on se rabat sur des solutions faciles et peu imaginatives : mimer l’impatience en recourant à une gestuelle d’une fébrilité stéréotypée, etc. Mais en réalité l’attente est un état essentiellement intérieur ; elle se vit silencieusement, au fil d’une durée souvent impossible à prévoir.

Cela fera bientôt une petite dizaine d’années que mon état de santé m’aura donné plus d’une occasion de vivre des attentes plus ou moins prolongées, dans les salles d’attente des médecins en particulier. Vivre ce genre d’attente est souvent douloureux, pour peu qu’on se laisse envahir par l’angoisse d’un verdict défavorable. La meilleure solution, me semble-t-il, est de transformer l’attente en autre chose, de s’efforce d’oublier qu’on attend. La lecture est une solution efficace. On peut aussi s’adonner à la méditation, se proposer des exercices de concentration ; les occasions en sont multiples. Mais toujours l’angoisse, lovée au coeur de l’attente, est là, qui menace de vous submerger, de vous pourrir le présent.

L’autre jour, à la fin de ma dernière séance de potion magique, on m’a renvoyé chez moi sans le rendez-vous de scanner habituel, sans me dire ce qui m’attendait. J’ai attendu plusieurs jours chez moi, taraudé par un sentiment d’abandon que je ne parvenais pas à m’expliquer. J’ai fini par obtenir un rendez-vous du médecin ; à l’accueil de l’hôpital, les cinquante minutes d’attente avant d’être enregistré ont été horribles ; je craignais d’arriver trop tard au rendez-vous ; puis le médecin m’a fixé un rendez-vous de tep-scanner, quinze jours plus tard. Je m’étais promis de vivre cette quinzaine dans l’insouciance mais je ne parviens pas à vaincre une sourde et inquiète fébrilité. Puis ce sera, une semaine plus tard, le nouveau rendez-vous avec le médecin, puis… puis… Quand j’étais bien portant, je ne connaissais pas ma chance ; je ne savais pas ce qui m’attendait.

Près d’elle, l’autre jour, dans le couloir des urgences, j’ai attendu longtemps. J’ai dû finir par la laisser seule affronter l’attente. Puis j’ai dû la laisser seule, à la fin de chaque visite, seule face au mur aveugle. Le chat et moi, on l’a attendue, seuls à la maison. Depuis qu’elle est rentrée, elle est le plus souvent dans son fauteuil, devant la télévision ; ou bien je lui mets de la musique ; souvent je dois la laisser seule pour aller faire des courses. Heureusement, des infirmières, des femmes de ménage, une kiné, une ergothérapeute se relaient et lui évitent le tourment de l’attente. C’est plutôt moi qu’elle qui guette l’heure du passage de ces professionnelles.

Elle et moi, comme dix millions de Français au moins — dix millions ! quand j’ai lu ce chiffre, je n’en croyais pas mes yeux — souffrons d’une de ces maladies que l’on dit « chroniques ; pour nous deux, cela dure depuis plusieurs années. L’un des effets pervers indirects de ces maladies, c’est l’attente : l’attente de la visite du médecin, l’attente du rendez-vous avec le spécialiste, l’attente de la prise de sang, l’attente du scanner, l’attente du verdict.

Depuis qu’au quotidien, je m’occupe d’elle, j’ai au moins trouvé un remède à mon attente à moi. Remède modérément efficace mais efficace tout de même. Je bouge, je vais, je viens, j’ai des tâches. Mais il reste l’attente de ce qui va lui arriver à elle, l’attente du pas irréversible qu’elle franchira, mais peut-être ne serai-je plus là pour le vivre.

Il existe, bien sûr, une solution radicale pour tuer à la fois l’attente et le temps : celle que choisit le mari, dans Amour, le film de Michael Haneke. Mais il faut s’en sentir capable ; ce n’est pas mon cas. Je crois que je n’ai pas la vocation. Elle non plus.

En attendant, délivrons-nous de l’attente, ce poison de l’esprit et du coeur. Ainsi soit-il.

Publicités
Cet article a été publié dans Non classé. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s