» Histoire mondiale de la France « 

Histoire mondiale de la France : c’est le titre de l’ouvrage collectif récemment publié sous la direction de Patrick Boucheron. Ouvrage riche de quelque 150 contributions placées chacune sous une date.

 

Ce titre, quelque peu déconcertant, manque de clarté. Un titre plus long et plus précis eût sans doute annoncé de façon plus claire et plus pertinente le contenu du livre. Quelque chose comme :  » Quelques aperçus ponctuels sur ce qui s’est passé sur le territoire actuel de la France, des temps préhistoriques à notre époque, dans le souci de prendre en compte les relations entre les collectivités humaines qui ont successivement occupé ce territoire et le reste du monde « . C’est, pour le moment, ce que j’ai trouvé de plus adéquat !!!!!  Adéquat au contenu du livre, peut-être, mais catastrophique, commercialement parlant !

Histoire mondiale de la France et non Histoire mondiale de France. La nuance importe. Elle suggère que le propos des auteurs n’est pas d’envisager l’histoire d’une entité politique, ethnique, nationale, supposée relativement stable à travers les âges, mais plutôt l’histoire de ce qui s’est passé, des temps préhistoriques aux temps modernes, sur le territoire correspondant à celui de la France actuelle. Même si le royaume de Clovis la préfigure au VIe siècle, on ne peut guère parler de France avant le début du XIe siècle, avec l’avènement de la dynastie capétienne et du royaume qu’elle gouverne. Avant, la France n’existe pas. Un article de l’ouvrage montre pourquoi il importe de reconsidérer la portée de l’épisode des Serments de Strasbourg (842), qui, dans notre saga nationale, est présenté comme une date clé d’une haute valeur symbolique ; on a voulu y voir la première promotion officielle du français, alors que la langue de ces documents diplomatiques, présentée comme du français, est un des nombreux dialectes en usage sur le territoire de l’actuelle France.

Ainsi, les contributions qui, dans la première partie du livre, évoquent quelques événements remarquables entre 34 000  av J.-C. et le VIe siècle de notre ère, ne relèvent aucunement d’une histoire de France mais ponctuent une histoire de la France au sens géographique du terme. Les peintres de la Grotte Chauvet, ceux de Lascaux, les hommes qui dressèrent les mégalithes de Bretagne, les Celtes, les Gallo-Romains, les envahisseurs/migrants des IVe et Ve siècles, les Vikings, n’étaient en rien des Français. Bien plus tard, Bretons, Provençaux ou sujets du comte de Toulouse ne se considèreront pas comme Français, jusqu’aux approches des temps modernes.

Du reste, la France — en tant qu’entité politique et nationale — ne coïncide avec le territoire qu’elle occupe aujourd’hui que depuis une époque récente. Depuis 1945 plus exactement. Entre 1940 et 1944, l’Alsace et une partie de la Lorraine sont annexées au Reich allemand. Il en va de même entre 1871 et 1918. La Savoie et le comté de Nice ne rejoignent la France que sous le Second Empire. Et ainsi de suite. Inversement, le territoire de la France post-révolutionnaire, sous le Consulat et l’Empire, s’étend bien au-delà des frontières actuelles. En toute rigueur, si l’on envisage une histoire de la France au sens géographique du terme, on devrait considérer comme relevant de cette entreprise tout ce qui s’est passé, à telle ou telle époque, sur des territoires qui n’étaient pas intégrés au territoire national ou qui, en ayant fait partie, cessèrent ensuite de l’être. Ce n’est pas le parti choisi par les contributeurs de ce livre, dont la démarche, à cet égard, reste ambiguë. Pour envisager ce qui s’est passé en Alsace entre 1871 et 1918, il aurait fallu admettre que l’ensemble des événements concernés éclairaient l’histoire d’un territoire désigné aujourd’hui par le mot France, tout en ne relevant en rien de celle de l’entité politico-nationale désignée par ce nom. C’est le parti qu’ont choisi les auteurs du livre pour tout ce qui concernait les temps antérieurs à Clovis, alors pourquoi ne pas l’appliquer à des époques plus récentes ?

Dans l’Ouverture du livre, Patrick Boucheron insiste sur le caractère politique de l’ambition de son équipe d’historiens : «  elle entend mobiliser, écrit-il, une conception pluraliste de l’histoire contre l’étrécissement identitaire qui domine aujourd’hui le débat public. Par principe, elle refuse de céder aux crispations réactionnaires l’objet « Histoire de France » et de leur concéder le monopole des narrations entraînantes « .

Patrick Boucheron rappelle plus loin la position de Lucien Febvre :  » Il s’agit pour Febvre de défiger cet être géographique, de déjouer   » l’idée d’une France nécessaire, fatale, prédestinée, l’idée d’une France donnée toute faite par la nature géographique à l’homme de France, en appelant France toute la série des formations, des groupements humains qui ont pu exister avant la Gaule sur ce qui est aujourd’hui notre sol « .

On songe à la récente célébration, aussi exaltée que grotesque, de « nos ancêtres les Gaulois » par un de nos anciens présidents de la République. Dans son cas, il serait pourtant plus aisé de repérer des ascendants magyars ou juifs que des ancêtres gaulois. Quant à moi, j’aurais plus de goût à me dégoter quelque ancêtre wisigoth, franc ou viking que banalement gaulouès ! Ostrogaulouès à la rigueur.

Histoire mondiale de la France ?  Au vrai, l’histoire du pays où nous vivons ne peut être comprise si l’on oublie ou minimise les innombrables croisements de populations venues d’ailleurs, les innombrables influences extérieures dont historiens et archéologues pointent les effets sur tous les aspects de la vie. Histoire mondiale de la France parce que le territoire de l’actuelle France fut toujours largement ouvert à tous vents. «  Ce ne serait pas trop de l’histoire du monde pour expliquer la France « , écrivait Michelet au seuil de son Introduction à l’histoire universelle  (1831) . On a envie d’ajouter  » et réciproquement « .

A cet égard, j’ai été quelque peu déçu de constater que la période de la décolonisation n’est guère évoquée dans ce livre. Pourtant, quoi de plus démonstratif de la nécessité d’une histoire mondialisée que cette période ? La fin de l’empire colonial français n’est en effet pas compréhensible sans une connaissance de la redistribution mondiale des cartes des pouvoirs après 1945 ; de plus elle est inséparable de la fin des empires coloniaux européens. La fin de l’Algérie française est encore trop souvent perçue chez nous comme une histoire franco-française avant tout, opposant partisans et adversaires de l’Algérie française. C’est oublier les principaux acteurs de la décolonisation de l’Algérie : les militants et combattants nationalistes algériens et le peuple algérien lui-même. Notre histoire est faite autant par nos concurrents et adversaires que par nous-mêmes. Un épisode évoqué dans le livre en fournit la preuve éclatante : celui des Vêpres siciliennes (1282).

 » Mort aux Français  » criaient les émeutiers de Palerme. Quels Français ? Ni des Bordelais ni des Armoricains ni des Lorrains, qui, à l’époque, se fichaient pas mal des destinées du royaume normand de Sicile, mais des Angevins, des Provençaux et des Manceaux. Des Manceaux ? Des pays à mézigue ! Damned ! Déjà que Fillon, c’était dur à supporter, mais alors là, c’est le coup de grâce. Comment oublier Palerme ?

Histoire mondiale de la France , sous la direction de Patrick Boucheron  ( Seuil )

Tumulus de Gavrinis
Publicités
Cet article a été publié dans France, histoire. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s