» La Tranchée de Calonne « , de Michel Bernard

A l’époque où ma femme et moi découvrions une à une les régions de France, elle s’amusait des accès récurrents d’enthousiasme qui me faisaient m’exclamer, traversant un de ces innombrables terroirs qui font la richesse et le charme de notre pays : « Ah ! comme j’aimerais vivre ici ! Et si on venait s’y installer ? Qu’en penses-tu ? « . Elle pensait surtout peu réalisables ces projets dont le dernier chassait le précédent, projets sans cesse renaissants mais toujours  éphémères. C’est que je suis au fond un grand garçon très raisonnable, à moins que je ne sois passé à côté d’une vocation itinérante ; peut-être que voyageur de commerce …

J’ai eu récemment un nouveau coup de coeur, mais cette fois dans un fauteuil, en lisant La Tranchée de Calonne, de Michel Bernard. Le propos central du livre est de peindre la région dont l’auteur est originaire et à laquelle l’attache une manifeste histoire d’amour. Il en chante la beauté quelque peu austère, en cerne la place très remarquable qu’elle tient dans l’histoire de France. Cette région, je ne l’ai jamais visitée et j’en ignorais jusqu’au nom : le Barrois mouvant. Elle correspond à la partie occidentale du territoire de l’ancien comté, puis duché de Bar, et sa capitale est évidemment Bar-le-Duc. L’auteur explique cette épithète qui m’intriguait : le Barrois est dit « mouvant » parce qu’en 1301, au traité de Bruges, il entra dans la mouvance du royaume de France, pour ne plus le quitter. La partie orientale du Barrois, à l’est de la Meuse, fut annexée au royaume en 1766. Autrement, le Barrois mouvant n’a rien de très mouvant : c’est au contraire une région aux frontières bien délimitées ; ses paysages n’ont pas beaucoup dû changer depuis des siècles, ses petites villes anciennes ont conservé leur cachet ancien. Ce pays, Michel Bernard le connaît manifestement très bien ; il a dû maintes fois en sillonner routes et chemins à pied, à vélo ou en voiture.

Son livre ne relève pas d’un genre bien défini. On y glisse de l’essai à la chronique historique, de la méditation au poème en prose, des notes de lecture à ce qui s’apparente à un guide touristique, et pourquoi pas, à l’intention des béotiens qui, comme moi, ignoraient tout de ce pays si attachant.

Amoureux des collines, des plateaux et des forêts de son pays, Michel Bernard les évoque en des pages très belles ; ce sont elles qui m’ont le plus séduit, avec celles qui nous font visiter villages et petites villes, souvent riches d’un remarquable patrimoine architectural :

 »  Les jolis noms inconnus sur une vaste surface de papier — deux ou trois plis de la carte Michelin entre la Marne et les Vosges — font chanter sur le pays ignoré la langue familière. Quels sont ces paysages ? Du vert partout : la forêt. Des ombres beiges : les collines. Ces cheveux blancs qui se tortillent d’un Quelque-chose-en-court à Quelque-chose-en-ain sont les départementales. On en devine le grain fort et rugueux, bruyant et qui rend mal sous les pneus du vélo. Au milieu du pays imaginaire, Contrexéville et Vittel font comme des oasis de reconnaissance que leur réputation meuble d’hôtels Napoléon III et de gloriettes au fond des parcs, un bric-à-brac de prestige, cossu et fané qui luit comme un vieux marbre dans la lumière du soir. Sous les vérandas immenses tintent les timbales d’argent, les verres à eau et les chopines de santé.

   Dans ce coin, je connais Bourmont. J’y suis allé au hasard, attiré vers la petite ville par la photographie d’une allée de marronniers au bout de laquelle, dans la trouée grise et rousse d’un ciel d’automne, apparaissaient quelques vieux murs, des fenêtres à meneaux, les toits et les pignons serrés d’une ville close. Le chemin pour aller à Bourmont est malcommode. Il faut prendre de petites routes tordues, passant d’une vallée étroite à l’autre, traverser les villages tassés sous les collines et longer les rivières aveugles. Belle campagne aux beaux jours, le reste du temps elle trempe le caractère. Quand la voiture débouche dans une vallée plus large, c’est la Meuse. Deux arches de pierre à peine mouillées suffisent à la  route pour passer le fleuve dans son enfance et se lancer sur la côte. Elle s’élève sec entre deux alignements de maisons tristes, rampe du faubourg qui conduit au vieux Bourmont. Autour sont les prés en pente, les jardins, les vergers, toboggans de verdure où la neige a ses habitudes au fort de l’hiver. La ville est brune. Rien ne bouge dans ses ruelles et sur ses terrasses. Les habitants sont morts ou ne viennent que pour les vacances se souvenir de celles d’autrefois. Ce sont de puissantes maisons vieilles de trois ou quatre siècles, logis des notables de la région, robins et officiers revenus des armées. Elles sentent le latin et le droit ancien, et les charges provinciales auxquelles leur maîtrise conduisait.  »

Pays de marches, aux approches du Saint-Empire Romain Germanique, le Barrois, mouvant ou pas mouvant, occupe dans l’Histoire de France une place de choix. A ses limites pointent deux clochers villageois prestigieux : Domrémy et Colombey-les-deux églises ! Ces deux figures emblématiques de notre roman national, Michel Bernard les évoque dans des chapitres graves.

Identité nationale …  la colline inspirée de Maurice Barrès n’est pas loin, et j’ai trouvé plus d’une fois à ce livre des accents barrésiens. La tranchée de Calonne, qui donne son titre au livre, est le nom d’une route forestière ouverte sur l’ordre de Calonne, le ministre de Louis XVI, entre Hallonchâtel et Verdun, sur une vingtaine de kilomètres. Ses abords furent le théâtre de combats acharnés de la Grande Guerre (les Eparges). Les écrivains Alain-Fournier et Louis Pergaud y furent tués (on a retrouvé récemment les restes du premier). Maurice Genevoix y fut gravement blessé ; il y trouva l’inspiration de Ceux de quatorze . Marcel Bernard lui consacre des pages où s’exprime une juste admiration, qui m’ont donné envie de découvrir un écrivain quelque peu négligé aujourd’hui et dont je n’ai encore rien lu.

Mais tous les écrivains français qui ont séjourné dans cette région n’y ont pas connu un sort aussi tragique. C’est ainsi que Voltaire, prié de quitter Paris, y passa plusieurs années dans le château de sa maîtresse, Madame du Châtelet. Le cardinal de Retz y rédigea la plus grande partie de ses Mémoires.

Au fond, ce livre est avant tout un lieu  de mémoire, comme le pays qu’il évoque. J’y ai appris beaucoup de choses, tout en admirant les talents de mémorialiste et de paysagiste de son auteur.

Bourmont (Meuse)
Publicités
Cet article a été publié dans France, littérature. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s