Céline vu par le tandem Duraffour / Taguieff

Lu dans L’Obs du 2 mars un article sur les réactions au livre d’Annick Duraffour et Pierre-André Taguieff, Céline, la race, le Juif. L’auteur de Bagatelles pour un massacre et des Beaux draps y est dénoncé comme un antisémite virulent  mais aussi comme un pro-nazi déterminé.

Dans le livre, les spécialistes et biographes de Céline les plus connus, tel son éditeur dans la Pléiade, Henri Godard, en prennent pour leur grade, taxés de « célinolâtres » complaisants. Ils ont  réagi avec indignation, ironie, virulence.

L’un des deux auteurs, Pierre-André Taguieff est Juif, connu d’autre part pour son goût des polémiques outrancières et injustes. Attendre de lui, sur le cas Céline, une attitude moins partiale serait sans doute quelque peu naïf.

On n’a pas attendu la publication de ce livre pour savoir que Céline avait été un antisémite délirant et pour être informés de ses déclarations compulsives de sympathie pour Hitler et le régime nazi. On le savait depuis la parution de Bagatelles pour un massacre et des Beaux draps ! Ces ouvrages n’ont pas été réédités mais rien n’est plus simple que d’y accéder, via internet notamment. On  sait d’autant mieux tout cela que les auteurs taxés de complaisance par le tandem Duraffour / Taguieff , les Vitoux et autres Godard, ont fait clairement le point sur ces questions. Le même tandem affirme sans preuve que  Céline a dénoncé des Juifs, qu’il a été au courant de la solution finale dès 1942, et qu’il était un indicateur stipendié des services allemands. De ce dernier forfait, Sartre avait déjà accusé Céline, provoquant une réaction furibarde de l’intéressé.

Mais la partie la plus fragile et la plus discutable de ce livre relève de la volonté de ses auteurs de remettre en question la place — éminente — de Céline dans la littérature française du XXe siècle. A leurs yeux, il serait un écrivain surfait, dont la vision du monde sans nuance n’apporterait rien.

On a bien le droit, bien entendu, de ne pas apprécier les romans et récits de Céline et de rester hermétique à son écriture, à sa thématique, à sa vision du monde. Cependant très nombreux — j’en suis — sont ceux qui, l’ayant lu intégralement et longuement pratiqué, le considèrent comme un artiste majeur de la première moitié du XXe siècle, à l’égal d’un Proust, sensibles qu’ils sont à l’originalité puissante de son écriture, au service d’une approche visionnaire du réel, sans compter d’autres vertus telles qu’une vis comica digne d’un Rabelais des temps modernes. Quant à moi, j’estime qu’en tant qu’artiste, Céline offre un cas exemplaire, son oeuvre n’ayant cessé de progresser en force et en rigueur, de Voyage au bout de la nuit à la Trilogie allemande, oeuvre qu’il serait difficile de considérer comme une entreprise de propagande pro-vichyste et pro-nazie !

Ce qui fait rager les anticéliniens compulsifs tels qu’un Pierre-André Taguieff, c’est que l’oeuvre d’imagination de Céline est indemne de tout soupçon d’antisémitisme, de racisme et de sympathies nazies, et qu’il est impossible à tout lecteur de bonne foi de la mettre dans le même sac que les pamphlets et qu’une partie de la correspondance de l’écrivain.

Ce que Pierre-André Taguieff et Annick Duraffour ne sont sans doute pas près d’admettre, c’est que Céline offre un exemple quasi parfait de la justesse de la thèse de Marcel Proust — un écrivain dont il n’appréciait pas l’art, aux antipodes du sien — selon qui, pour comprendre et évaluer une oeuvre littéraire, il est indispensable de ne pas confondre le moi de l’artiste avec celui de l’homme ordinaire. La démarche du premier, les problèmes qu’il s’efforce de résoudre, sont sans commune mesure avec les opinions, les prises de positions et les actes du second. Ainsi, ces textes admirables que sont Guignol’s band et Casse-pipe sont contemporains des Beaux draps, où les obsessions les plus révoltantes de l’homme Céline s’étalent sans vergogne. Ne mélangeons pas ce torchon avec ces serviettes.

Du temps où j’enseignais la littérature contemporaine dans des classes de lycée, j’ai étudié avec mes élèves des passages du Voyage, de Mort à crédit ou de D’un château l’autre. Ces passages figuraient en bonne place dans d’excellents manuels. Je n’ai pas eu de peine à les convaincre du génie d’un écrivain que j’admirais. Je ne me suis pas étendu sur son antisémitisme ni sur son attitude pendant la guerre. Non que je fusse motivé par le noir  dessein de dissimuler tout cela, mais, tout simplement, ce n’était pas le sujet.

 

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