Croire ou ne pas croire, that is … : Houellebecq vs Baudelaire

 » Disparue la croyance

Qui permet d’édifier

D’être et de sanctifier,

Nous habitons l’absence.

 

Puis la vue disparaît

Des êtres les plus proches.

   ( Michel Houellebecq, Configuration du dernier rivage )

 

Ce bref poème se lit au début du recueil Configuration du dernier rivage (2013) , dont le titre s’accorde bien à la tonalité morose de l’opus houellebecquien.

Si la croyance dont il est question ici est bien la croyance religieuse, l’auteur n’est certes pas le premier à en constater le recul, voire la complète disparition ; dans ce dernier cas, la situation actuelle paraît démentir son diagnostic. Toutefois, peut-être Houellebecq pense-t-il à toute forme de croyance ; notre époque serait alors celle de la défiance généralisée. Beaucoup pourraient alors se compter dans ce « nous » du quatrième vers.

Incroyant moi-même, j’ai souvent envié les croyants, que leur foi protège, sinon d’un d’un nihilisme radical, en tout cas d’une désespérance chronique. Le poème énumère brièvement quelques unes des conséquence négatives de l’absence de croyance. Elle agirait comme agent démoralisateur et nous condamnerait à la solitude. On se souviendra que l’étymologie du mot religion nous rappelle qu’elle est par excellence ce qui nous permet de nous relier, plus efficace peut-être dans cette fonction que toute autre forme de lien social.

J’aime la densité de ce bref poème, fruit concentré autour de son noyau compact de noire vérité. J’aime aussi la froideur lucide de son constat.

Le lisant, je songeais à cet admirable poème des Fleurs du Mal, Les Aveugles :

Contemple-les, mon âme ; ils sont vraiment affreux !

Pareils aux mannequins, vaguement ridicules ;

Terribles, singuliers  comme les somnambules ;

Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.

 

Leurs yeux, d’où la divine étincelle est partie,

Comme s’ils regardaient au loin restent levés

Au ciel ; on ne les voit jamais vers les pavés

Pencher rêveusement leur tête appesantie.

 

Ils traversent ainsi le noir illimité,

Ce frère du silence éternel. O cité !

Pendant qu’autour de nous tu chantes, ris et  beugles,

 

Eprise du plaisir jusqu’à l’atrocité,

Vois ! je me traîne aussi ! mais, plus qu’eux hébété, Je dis : Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles ?  »

 

Au désespoir baudelairien, Houellebecq (toujours dans  Configuration du dernier rivage ) apporte une solution. Mais si Mais si :

 » Etre un petit chien blanc qui court sans se lasser

après la même branche,

Ou un vieux prêtre noir qui dit sans pleurnicher

la messe du dimanche :

Bref, avoir une foi, minuscule ou sublime,

un ensemble de gestes

Comme une danse idiote, nous dirons le pas turc,

une danse modeste,

Qu’on danse sans effort, minime apprentissage,

très peu de réflexion :

Atteindre le bonheur immobile et cyclique

de la répétition.  »

A défaut de la croyance, le rituel ! S’étourdir dans la répétition d’une danse circulaire, à la façon des derviches tourneurs auxquels ce « pas turc » fait penser. Mine de rien, on a là de quoi organiser une efficace résistance intérieure aux sirènes du djihadisme. A condition de s’y entraîner au quotidien. Un genre de qi-gong spirituel pas gong du tout.

Etre un petit chien blanc …  Franchement, quand on lit ce poème (et les autres de  Configuration du dernier rivage), surtout après la tombée de la nuit, y a vraiment de quoi se flinguer. Mais pour peu qu’on soit sensible, comme je le suis, à l’humour narquois, morose et pince-mi/pince-moi qui règne sur l’ensemble, c’est la rigolade qui l’emporte. Comme quoi le désespoir houellebecquien contient son efficace antidote (ce que Barthes appelait le plaisir du texte ?).

J’aurais tort, pourtant, de réduire l’affaire à la blague et à la dérision. Le rituel, même le plus simple et le plus enfantin, possède un efficace pouvoir de faire reculer l’absence de sens et l’angoisse qu’elle génère. Dans notre vie quotidienne, nous mettons en place de multiples rituels qui nous aident à vivre. Que la sagesse du petit chien blanc nous soit un exemple !

 

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