L’individuation balbutiante

 » Individuations : les moments fragiles d’un individu  »   ( Roland Barthes , Le Neutre )

 » Non si dà vita vera se non nella falsa  »  ( Franco Fortini )

A travers le volet filtre la vague lueur grise du jour naissant. Je m’apparais au réveil, couché sur le côté, épiant déjà (c’est devenu une habitude) les signaux, ou signes, ou symptômes que mon corps adresse à ma conscience. Du rez-de-chaussée monte le bruissement de ses pas glissés, à elle, qui s’affaire lentement, à son rythme. Dans le couloir, j’éprouve cette difficulté douloureuse à marcher, la plante du pied, le genou, qui disparaît au bout de quelques pas, le temps cependant que m’apparaisse une autre incarnation de moi, celui qui (bientôt ?) se traînera entre deux béquilles.

Dans la cuisine ou dans le séjour, nous nous découvrons l’un à l’autre, comme chaque matin. Rien de trop changé. Cela devrait me rassurer. J’épie cependant, comme chaque fois, comme tout à l’heure j’épiais les signaux de mon corps, les signes, signaux, symptômes que ses regards, ses mouvements incertains, ses paroles confuses m’adressent : y a-t-il de quoi constater l’aggravation, presque imperceptible, mais continue, de son état ? Combien de temps pourrai-je faire face seul, moi qui suis, comme on dit, « comme un oiseau sur la branche » ? Quelques mois ? Quelques semaines ?

Lever du rideau. Ouverture de la porte qui donne sur la véranda : apparaît sur le seuil le troisième larron, ses yeux bleus piqués dans sa fourrure blanche ; il entre en force, se frotte à nos jambes, puis file vers sa gamelle. Joyeux, nous n’avons d’yeux que pour lui. Rituel revigorant, rassurant. Rires, plaisanteries, toujours les mêmes, à quelques menues variantes près. Heureux d’exister pour les deux autres, de voir les deux autres,  et d’être vus par eux, de les entendre, de les toucher. Un temps, le temps est plein.

Mais ce matin, il  faut écourter la récréation : comme chaque samedi, il faut sacrifier au rituel des courses, et pour cela, se donner en représentation aux autres. Les autres à qui, si nous  étions morts tous les trois cette nuit, ça n’aurait fait ni chaud ni froid, vu que, pour les autres, nous n’existons pas. Eux non plus d’ailleurs. Au moins la nuit.

Sur  la route qui mène au supermarché, nous  commençons à exister pour les autres et réciproquement.  Oh, guère comme êtres humains, et les quelques visages figés rapidement aperçus ne suffisent assurément pas à restaurer entre eux et nous une communauté humaine. Non : seulement comme paquets métallisés lancés à vive allure les uns vers les autres, dangers multipliés d’anéantissement brutal dans un choc frontal. Le sentiment d’appartenir à une même espèce d’ « usagers » (de la route) est vraiment trop fugitif pour que nous reconnaissions (surtout moi, qui suis concentré sur ma conduite) nos semblables dans ces mannequins tassés dans leurs habitacles et dont n’est visible, d’ailleurs, que la partie supérieure ; on me dira que prendre conscience qu’ils ont comme nous des couilles, des genoux, des talons, ça nous ferait vraiment une belle jambe. Voici qu’une de ces boîtes de conserves à roulettes nous remonte à vive allure et vient se coller à notre pare-chocs ; je distingue, vers le haut du mannequin au volant, les signes gestuels d’une agitation furibarde ; apparemment que nos rythmes vitaux ne sont pas accordés. Si on multiplie par le nombre d’agités en déplacement matinal sur cette route, force est de constater un déficit d’harmonie préétablie.

La « grande surface » où nous nous rendons est implantée dans une zone semi-campagnarde, à bonne distance des agglomérations. Cela a pour effet d’éliminer pratiquement de sa clientèle les non-motorisés, qui correspondent grosso-modo aux pauvres-pauvres ( comme dirait Muriel Robin ).  Les mendiants notamment, si nombreux dans les centres urbains, sont complètement absents. Ne s’y montrent donc guère que des représentants des classes moyennes ou médiocrement moyennes ; on est à peu près entre soi. Autant de gagné pour l’harmonie, dira-t-on, mais c’est sans doute aussi pourquoi on y paraît si peu curieux des autres ; s’il est vrai que la conscience de la différence est le germe de la curiosité pour l’autre, on souhaiterait un peu moins d’harmonie, d’harmonie de ce genre en tout cas. Il faut dire que notre commune condition de consommateurs gomme les multiples et bien réelles différences qui nous distinguent tous les uns des autres. Faire renaître en soi, à tout prix et à tout moment, la conscience curieuse, ouverte, des différences, c’est aviver son humanité, c’est aussi lutter contre l’ « innocent » processus de ségrégation, parmi bien d’autres, qu’engendre l’organisation de la consommation de masse inféodée aux règles du commerce. Plus facile à dire qu’à faire quand on s’est donné pour consigne de faire les courses d’une semaine en une heure maxi.

La conscience d’être proches (spatialement tout au moins) d’une humanité encore bien  éparse à cette heure matinale ne se réveille vraiment que sur le parking, lorsque nous croisons des gens poussant leur caddie, puis garons la voiture juste en face des deux vieux renfrognés qui nous toisent, leurs yeux ronds bien moins pétillants d’intelligence que le chat tout-à-l’heure.

A nous de pousser le nôtre, de caddie, doublés par des gens pressés ou qui, pas même pressés, vont bien plus vite que nous, qui allons lentement, lentement, en vieux fatigués, très fatigués que nous sommes. Nous les voyons en général de dos, sans qu’un seul nous manifeste le moindre intérêt. Nous existons pour eux comme des obstacles à contourner : c’est à qui verra le premier s’ouvrir pour lui les portes de verre du grand magasin.

Dans le hall, trois militants d’une association pour la sauvegarde des chats abandonnés recueillent des fonds. C’était le cas du nôtre ; j’en profite pour engager la conversation ; sympathie aussitôt affichée ; sourires détendus ; propos amènes. Décidément les chats sont la providence des humains en mal de liens.

Première amorce de socialisation positive sur un terrain commun. Toujours  bon à prendre, vu que rien ne dit que ça va durer.

Dans le magasin, nous suivons le parcours quasiment fléché qui nous est habituel, et dont les étapes ont été déterminées, moins par nos besoins que par les études de spécialistes du marketing. Nous pérégrinons donc des présentoirs de la presse aux cases à baguettes de pain, en passant successivement par le rayon des aliments pour chats, les produits pour la vaisselle, les boîtes et rouleaux de papiers utiles, tout ce qu’il faut pour faire sa toilette, les vins et spiritueux et, enfin, la bouffe, la bouffe et encore la bouffe : la moitié de la surface de ce très vaste magasin lui est consacrée, à croire que les clients — et le genre humain dont ils sont un échantillon représentatif — passent leur temps à se remplir l’estomac de multiples denrées solides et liquides. Pas étonnant que le diabète, les maladies cardio-vasculaires et les cancers soient les fléaux de l’époque. Les animaux sont interdits dans le magasin, ou plutôt ne sont admis à y paraître que morts et correctement emballés : sous cette forme, en revanche, ils  s’y exhibent en rangs serrés ; on n’a aucune peine à se convaincre, en allant du rayon boucherie au rayon poissonnerie, sans oublier la charcuterie et les plats préparés, que notre espèce a choisi de fonder sa survie sur l’assassinat massif des autres espèces.

Certains jours, le patron papillonne entre les rayons, serrant des mains à droite et à gauche, échangeant des blagues. Cela fait comme un ersatz de chaleur humaine, pas inutile à la prospérité d’un commerce. Si on comptait pour cela  sur les occasions d’échanges inter-humains dans le magasin, il faudrait déchanter, tant elles sont rares, offertes seulement par quelque embouteillage de caddies et les attentes aux caisses. Il arrive alors qu’on  se sourie, qu’on se dise quelques mots, que parfois même on engage une brève conversation. Tous ces visages, souvent fermés, tristes, qu’on aura croisés, tous ces corps qu’on aura frôlés, si vite oubliés, toutes ces fugaces apparitions, tous ces fantômes …

Il ne reste plus qu’à faire le parcours inverse, à s’enfermer dans sa boîte de tôle sur roulettes, et à courir vivement sur la route, parmi d’autres boîtes de tôle — mais qu’est-ce qu’elle fout, celle-là ? — pour rejoindre son chez-soi, sans jamais perdre son quant-à-soi.

 

Savoir à quoi tenir / Savoir à quoi s’en tenir . L’un suppose l’autre. L’un est inséparable de l’autre . On ne peut tenter de répondre à la première question sans être allé aussi loin que possible, aussi lucidement que possible, dans la réponse à la seconde. Sans oublier que le coefficient d’incertitude reste toujours grand, les réponses toujours à reconsidérer, les interrogations toujours ouvertes.

Marielle MacéStyles / Critique de nos formes de vie   ( Gallimard / NRF essais )

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