De la démocratie en Amérique, ou l’effet Coluche

Voici quelques décennies, Coluche, notre pitre le plus populaire, annonçait sa candidature à l’élection présidentielle. Son initiative fut très favorablement accueillie par un grand nombre de gens. Ce succès fut souvent interprété comme le signe d’un fort discrédit des institutions et du personnel politique. Quelques semaines après, ayant, semble-t-il, subi des pressions et même des menaces, Coluche retira sa candidature. S’il l’avait maintenue, rien ne dit que, même s’il n’avait pas été  élu président, il n’eût pas recueilli un nombre considérable de voix, au point d’être en mesure de figurer au second tour. La preuve était faite, en tout cas, qu’en France, un personnage sans expérience politique, n’ayant jamais été élu, pouvait accéder à la  plus haute magistrature, à condition de jouir d’une popularité médiatique suffisante auprès de ses concitoyens.

C’est ce qui vient de se produire aux Etats-Unis où, cette fois, le pitre a été élu. Un pitre pourtant bien moins sympathique que ne l’était Coluche. Combien d’entre nous ont été sidérés d’apprendre que la démocratie sans doute la plus prestigieuse du globe venait de se choisir pour président une canaille odieuse et grotesque ? Ce milliardaire qui va gouverner ses concitoyens pendant quatre ans s’est vanté publiquement d’avoir échappé au fisc depuis des années ; il a, tout au long de sa campagne, multiplié les déclarations méprisantes pour les femmes. Il a été publiquement accusé à plusieurs reprises de harcèlement sexuel. Celui qui accuse la Chine de travailler à ruiner l’économie américaine n’a pourtant pas hésité à faire fabriquer dans ce pays les casquettes dont s’affublent ses supporters. Son « programme » se résume à une série de propositions plus imbéciles,  délirantes et dangereuses les unes que les autres. Etc etc.

Nous serions naïfs de croire que celles et ceux qui ont voté pour ce pitre sinistre avaient oublié, en pénétrant dans le bureau de vote, qui il  était. C’est le contraire qui est vrai. C’est parce qu’il est ce qu’il est, c’est parce qu’il ne cache pas ses turpitudes, sa bêtise, sa malhonnêteté foncière mais au contraire s’en vante et s’en fait gloire qu’il a été élu. Ceux qui l’ont élu se sont reconnus en lui, et se sont reconnus dans ce qu’il a de pire. Il incarne ce qu’ils ont toujours rêvé d’être, il est leur rêve américain : gagner plein de pognon et frauder le fisc, se taper plein de nanas tout en étalant un mépris de fer pour les femmes, devenir une vedette de télé-réalité, brailler sans retenue, dans les micros et devant les caméras. ses opinions simplistes pour café du commerce. Trump est une certaine incarnation de l’Américain moyen et de ses rêves.

Le rêve  américain, parlons-en, justement. Plus de quarante millions d’Américains survivent grâce aux bons d’alimentation distribués par l’Etat. 1% des Américains disposent de bien plus de 80 % des revenus du pays. Trump est, jusqu’à la caricature, un représentant de ces ultra-privilégiés. L’ascenseur social dont l’école jouait naguère le rôle est en panne. Les études qui donnent accès aux diplômes utiles sont de moins en moins accessibles, vu leur cherté, aux enfants des classes populaires. En quelques décennies, les Etats-Unis ont perdu plus du tiers de leurs emplois industriels, qui avaient au moins le mérite de procurer des ressources aux moins favorisés de la culture et de  l’argent.

Ce sont pourtant les faibles, les exclus, les victimes d’un système violemment inégalitaire qui viennent de porter au pouvoir un démagogue cynique et incompétent. Ils seront sans aucun doute les premiers à subir de plein fouet les effets négatifs de sa gestion. N’importe : ils se reconnaissent en lui. Sa « réussite » est celle dont ils ont toujours rêvé pour eux-mêmes. Ils ont élu le président qui leur ressemble et qu’ils méritent.

Quelle image du peuple américain les supporters de Trump ont-ils répandue dans le monde entier, tout au long de cette campagne ?  Celle d’une masse de veaux incultes, décérébrés,  travaillés par les nostalgies les plus réactionnaires, hantés par la conscience obscure de la crise profonde d’un modèle social que leurs gardiens de troupeau leur ont si longtemps vanté. Ces brutes ignobles, obèses, ce qui leur tient lieu de cerveau fourré au fond de leur grotesque casquette, n’attendaient que cela : que se présente un clown obscène, fort de la puissance de son fric, habile à produire sur les scènes médiatiques l’image de l’homme providentiel qu’ils appelaient de leur voeux. Ils se sont aussitôt précipités en foule pour le plébisciter.

En 1933, en Allemagne, un autre pitre fut porté au pouvoir à la faveur d’une élection au suffrage universel. Avec les résultats que l’on sait.

Il  est bien loin le temps où Tocqueville vantait les bienfaits et la santé de la démocratie américaine. Cette élection et la campagne indigne qui l’a précédée en dévoilent au contraire crûment  les tares et l’état de décrépitude. Ni Trump ni son adversaire, l’arrogante et malhonnête Madame Clinton, ne doivent à leurs seuls efforts de s’être hissés à ce niveau. Ils ont bénéficié du soutien de l’appareil de leur parti respectif, qui, du coup exhibe indécemment sa nullité.

Pour nous comme pour les Américains,  la question posée par Brecht est d’une brûlante actualité : l’ascension de Donald Trump était-elle résistible ? Si oui, à quelles conditions ? Faute de  trouver la réponse et les remèdes, nous risquons, nous aussi, de porter au pouvoir un autre Arthur.

Additum – 

Il va de soi que je ne confonds pas Trump et ses suppporters — tels du moins que les télévisions nous les ont montrés — avec le peuple américain. Ma sympathie est acquise à tous les citoyens américains qui ont exprimé, parfois avec violence, si j’en juge par les récentes manifestations, leur rejet viscéral du bouffon. Viscéral, c’est le mot : il y a dans les façons de se faire voir, de s’exprimer, d’être physiquement qui sont celles de Trump et de ceux qui l’admirent et s’en inspirent, un degré de bêtise et de vulgarité violentes qui m’est personnellement insupportable. Chiens et chat. Je suis allergique à ce style-là, et j’en suis fier !

J’ai été quelque peu sidéré de la courtoisie dont Obama a fait preuve à l’égard de son successeur, lui présentant ses voeux de réussite. Quelle réussite ? Réussir à virer tous les musulmans des Etats-Unis ? Réussir à faire construire — aux frais du Mexique — le mur anti-migrants ?  Réussir à abolir la couverture-maladie pour les pauvres, création d’Obama ? Je sais bien que ces gracieusetés font partie du rituel obligé, mais tout de même ! Embrassons-nous, Folleville !

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