Mon identité nationale

C’est à la fin du XVIIIe siècle, avec la Révolution française, qu’en un laps de temps assez court le sens du mot nation a nettement changé. Nation est emprunté au latin natio, qui contient le radical du verbe latin nasci = naître, et qui signifie naissance puis, par métonymie, l’ensemble des individus nés dans un même pays. Nation ne renvoie donc, à l’origine, à aucune organisation politique clairement définie ; ses équivalents, en français moderne, sont peuplade ou ethnie . Au XVIIe siècle, le mot peut désigner aussi l’ensemble des individus liés par une communauté d’intérêts, d’ordre professionnel notamment. C’est peut-être par ce biais qu’on est arrivé au sens moderne.

Ce sens moderne, c’est donc la Révolution qui l’invente, en faisant de la nation une entité politique d’abord identifiée au tiers-état (Siéyès), au peuple révolutionnaire. Un arrêté du 23 juillet 1789 la définit officiellement comme la  » personne juridique constituée par l’ensemble des individus composant l’Etat « .

Au milieu du XIXe siècle, Ernest Renan propose une définition de la nation qui vise à concilier le sens ancien et le sens moderne, la nation comme communauté unie autour d’un héritage et la nation comme ensemble d’individus liés par un contrat librement consenti. « Une nation, écrit-il, est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis.

Depuis cette époque le sens du mot nation, selon les auteurs et les préférences politiques, navigue entre son sens ancien, avec ses connotations spatiales, ethniques, culturelles, linguistiques aisément fondues dans une notion d’héritage, et le sens exclusivement politique fixé par les Révolutionnaires. Ces derniers temps, on a assisté à un regain de faveur du sens ancien, comme le montre le tapage fait, à droite surtout,  autour de l’identité nationale, de notre « héritage judéo-chrétien ». Les mêmes tiennent le fait d’être nés dans le pays comme un élément essentiel de cette identité nationale en mal de définition claire, en oubliant que, naguère, ils ont ardemment défendu le droit du sang contre le droit du sol.

En ce qui me concerne, j’opte clairement pour la définition fixée par les Révolutionnaires. En conséquence, être Français ne signifie rien d’autre, pour moi qui suis dans ce cas, qu’avoir dans mon portefeuille une carte nationale d’identité, et jouir des droits, être assujetti aux devoirs afférents, droits et devoirs d’ordre exclusivement politiques. Rien d’autre. Et surtout rien d’affectif. Rien en termes d’héritage. Rien en termes de fidélité. Mon approche de l’identité nationale est seulement rationnelle et politique.

Le fait d’être citoyen français  m’assure des avantages qui, pour moi, au jour d’aujourd’hui, l’emportent sur les inconvénients. Parmi mes droits de citoyen français figure celui de renoncer, si je le veux et quand je le veux, à la nationalité française. Ainsi que d’en solliciter, éventuellement, une autre. Ou de n’en solliciter aucune. Mes droits et devoirs humains l’emportent sur mes droits et devoirs nationaux puisque, avant d’être Français je suis homme, étant en cela disciple de Montesquieu, et non de Renan.

 » Rien d’affectif. Rien en termes d’héritage. Rien en termes de fidélité « … Quelqu’un à qui je me suis ouvert de cette position m’a fait l’objection suivante :  » Il est impossible d’être indifférent au lieu où vous avez grandi et à la langue dans laquelle vos parents vous ont parlé depuis la naissance. Sauf rejet réactif bien sûr, mais c’est encore de l’affectif.  » . Je me suis amusé à lui répondre en m’inventant la biographie suivante :

 » — né en Israël, abandonné à la naissance par mes parents biologiques, j’ai été « élevé » dans un orphelinat israélien. De ma langue « maternelle », l’hébreu, je conserve le vague souvenir d’un idiome rugueux, peu poétique, peut-être parce que la surveillante qui m’avait en charge, d’origine allemande, s’adressait à moi en des termes dénués de douceur ( » Komm !  »  » Schnell ! « ,  » Raus !  » etc.). Du pays de ma naissance, je garde le souvenir d’un trou du cul du monde pierreux, en tous points semblable à la description que fait Voltaire de la Judée dans son  Dictionnaire philosophique . A l’âge de huit ans, j’ai été adopté par un couple de Français qui m’ont emmené vivre dans un trou du cul du monde bétonné, en banlieue parisienne. Dans les premières années de mon séjour parisien, je n’ai entretenu avec la langue française que des rapports utilitaires (« J’ai envie de pisser. Où sont les chiottes ? » , « T’as pensé à acheter du papier Q. à Auchan ? »).

  Comme beaucoup d’enfants abandonnés, j’ai mené des recherches sur mes parents biologiques. Recherches couronnées de succès (si je puis dire). Je suis le fils des amours illégitimes ( et contre nature) d’un rabbin et d’une Arabe palestinienne. En fait, je suis l’enfant d’un viol. A l’époque, l’affaire fut étouffée par les autorités judiciaires, de concert avec les autorités religieuses. L’on crut pouvoir acheter le silence de la victime en lui versant un « dédommagement ». Ces circonstances dramatiques expliquent sans doute en grande partie mes blocages affectifs et intellectuels (par exemple l’irrépressible envie de rigoler quand j’essaie de lire l’Ancien Testament).

Mon père, le rabbin Moshé ben Moshé, est mort en Arabie Saoudite où il s’était installé après s’être converti à l’islam whahabbite (ce qui ne m’étonne qu’à moitié). Ma mère, émigrée aux Etats-Unis sous un faux nom, aurait épousé un magnat de l’informatique, ce qui sera difficile à vérifier, vu que l’intéressé refuse toute collaboration avec l’enquêteur car sa femme (celle du magnat, pas celle de l’enquêteur), recrutée par Daech et partie pour la Syrie, se serait récemment fait exploser (à vérifier aussi, ce qui sera difficile, vu que personne ne semble s’être soucié de récupérer les restes).

 Je possède la double nationalité : française et israélienne. de sorte que, si ça part en sucette en Israël, je reste au chaud (relativement) en France, et que si ça part en sucette ici, je peux (en dernier ressort) me tirer en Israël.  »

On voit que, relativement à mon sentiment d’identité antionale, les circonstances de ma biographie fantasmée réduisent au strict minimum les facteurs affectifs !

Plus sérieusement, je suis persuadé qu’il est sain de réduire le concept de nation à sa définition exclusivement politique. Ce choix a la vertu d’écarter les vains débats sur notre introuvable « identité nationale » et notre héritage culturel, quelle que soit la définition (introuvable elle aussi) qu’on en propose ; il évite aussi (surtout ?) de préserver ce qu’il y a de positif et d’ouvert sur l’avenir dans le concept de nation, en évitant de confondre la nation avec la patrie.

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