Au fil d’une lecture :  » La Montagne magique  » (1)

1/ J’ai beau n’avoir aucune compétence pour en juger, je n’en trouve pas moins globalement très réussie, malgré quelques choix de détail assez étranges, la nouvelle traduction de la Montagne magique, de Thomas Mann, par Claire de Oliveira. Il est vrai que je sors du moins descriptif  des romans de la rentrée, Crue , de Philippe Forest. Ici, c’est le contraire : furieusement descriptif et concret ; accompagnant Hans Castorp, le personnage principal, c’est fou ce que, dès l’arrivée au sanatorium du Berghof, l’on voit, ce que l’on sent, ce que l’on mange, ce que l’on entend. On n’a pas attendu, pour être pris au piège de ce roman magique, la page 94 où la jeune Ottilie, désespérée d’être guérie, se refuse à quitter l’établissement car, dit-elle, c’est la qu’est sa vie. Merveilleux microcosme qui vous ferait presque regretter l’invention de la streptomycine qui rendit le sanatorium inutile. Quelle allègre, quelle joyeuse leçon de vie !, me dis-je, un peu prématurément peut-être, parvenu à la fin du quatrième chapitre.

2/ Conversation entre les deux cousins et l’écrivain (?) Settembrini :

 » — Cette tendance à la régression, reprit Settembrini en soulevant son parapluie au-dessus de la tête d’un passant, ce penchant qu’a l’esprit de revenir aux idées de ces temps obscurs et tourmentés […]  »

— ça, il fallait le trouver ; ça, il fallait le placer ; je veux dire cette notation « en soulevant son parapluie au-dessus de la tête d’un passant » qui s’insère dans le discours que tient à ce moment Settembrini à ses deux interlocuteurs. C’est le genre de détail qui ravit le lecteur et que même un cinéaste doué, je pense, n’aurait pas trouvé. Coup d’oeil d’une vivacité magique. Avant d’écrire la Montagne magique, Thomas Mann avait lui-même fait un séjour en sanatorium à Davos. On peut penser que nombre de ces détails pris sur le vif, il les avait auparavant recueillis dans des carnets. A moins qu’il ne les ait empruntés à ceux de sa femme, qu’il était venu voir au sana.

3/ Extrêmement séduisantes sont les descriptions de choses vues ; c’est qu’elles sont toujours en situation, vues par le regard du personnage principal dont la description suit le mouvement. Ce n’est pas tout-à-fait l’abandon du point de vue du narrateur omniscient, mais ça s’en rapproche vraiment beaucoup ; par exemple :

 » Après avoir suivi un temps, vers l’axe de la vallée, une route aux maisons éparses, parallèle à la voie ferrée, et pris à gauche en traversant les rails étroits puis un cours d’eau, ils montèrent au trot un chemin carrossable en pente douce, jusqu’aux côtes boisées : là, sur un petit plateau herbu en surplomb, un bâtiment tout en longueur, à la façade orientée au sud-ouest, surmonté d’une tour à coupole, avec quantité de balcons couverts qui, de loin ,lui donnaient l’aspect troué et poreux d’une éponge, était en train d’allumer ses premières lumières. Le jour déclinait vite. les pastels du couchant qui avaient, l’espace d’un instant, avivé l’uniforme couverture nuageuse, s’étaient déjà ternis, et la nature se trouvait dans cet état transitoire incolore, inanimé et morose, précédant de peu la vraie tombée de la nuit. La bourgade encaissée, qui s’étirait et ondulait un peu, se mit à s’éclairer de toutes parts, au fond comme sur les deux versants, çà et là, surtout sur l’avancée à droite, aux constructions étagées en terrasses. A gauche, des sentiers grimpaient dans les prairies en pente, et se perdaient dans le noir opaque des forêts de conifères. Plus loin, derrière l’extrémité de la vallée qui se resserrait, le décor des montagnes arborait un sobre bleu ardoise. Comme le vent s’était levé, la fraîcheur du soir était sensible ».

On est évidemment aux antipodes de la technique balzacienne, dont la description de la pension Vauquer au début du Père Goriot, constitue l’exemple classique (on la retrouve chez Stendhal, au début de Le Rouge et le noir). La description balzacienne propose un état des lieux à valeur généralisante, indépendante qu’elle est du temps (et notamment du temps qu’il fait). Ici au contraire, toute description est étroitement dépendante du moment et des circonstances. Sur l’ensemble du roman (que je n’ai pas encore lu jusqu’au bout, quel culot!), le parti assez souple adopté par Thomas Mann me paraît mixte, en termes de focalisation : certes, le narrateur ne se confond pas avec le héros (qu’il lui arrive souvent de décrire de l’extérieur, en narrateur omniscient — focalisation zéro) mais le plus souvent son point de vue n’est autre que celui de Hans (focalisation interne). Il est probable que ce personnage est, à bien des égards, très proche de son créateur, sans que celui-ci fasse de lui son porte-parole (ce serait renoncer à toute distance critique à l’égard de sa propre évolution, idéologique et politique notamment).

4/ Non moins séduisante la découverte des hôtes de l’établissement ; pas de portrait en pied ; chacun d’eux, lui aussi, est vu en situation, au fil des rencontres de Hans ; sa surprise, sa gêne, son  attirance ou sa répulsion colorent chacune de ses approches ; ainsi se précise et s’enrichit le mystérieux et troublant personnage de Madame Chauchat. Nom qui, nous dit la traductrice dans une note était celui d’une mitrailleuse mise en service par Joffre dans l’armée française pendant la Grande Guerre ! Les regards fascinants de l’intéressée prodiguent-ils à Hans, qui tombe rapidement amoureux d’elle, la vie ou la mort ? Si c’est la mort, la thèse du professeur Krokovski qui veut que l’amour ait partie liée avec la maladie et la mort se trouverait vérifiée, et les avertissements de Settembrini justifiés, mais je ne suis pas assez avancé dans ma lecture pour vérifier une hypothèse ni l’autre.

5/ Madame Chauchat… La traductrice signale que le nom de  Hippe, le camarade de collège de Hans ( « la Faux » ) possède une connotation proche (en rapport avec la mort) ; or le charme exercé par Hippe sur Hans enfant est proche de celui de Madame Chauchat , nom  » dont les connotations félines, en français, écrit-elle, rappellent la symbolique animale du patronyme de Mme Iltis (« putois ») « . Ce serait intéressant de chercher si d’autres noms de personnages ( « Settembrini » semble être du lot) sont connotés d’une façon ou de l’autre. Le titre du roman,  Der Zauberberg, rappelle celui de l’opéra de Mozart,  Die Zauberflöte ; or le personnage principal est introduit dans un univers clos, celui du Berghof (singulière anticipation !), dont les résidents, qui s’appellent eux-mêmes « ceux d’en haut » forment une communauté soumise à des règles singulières, soumis à l’autorité sans partage du conseiller aulique Behrens… Behrens = Sarastro ? Je verrais plutôt Settembrini dans ce rôle. Madame Chauchat serait-elle un équivalent de la Reine de la Nuit ? Et Hans serait alors un nouveau Tamino ? L’inspiration de Thomas Mann dans ce roman serait alors  de nature fortement parodique … Au vrai, l’ « initiation » que reçoit le personnage au cours de son séjour est sans doute plurielle,  prodiguée par des personnages différents, et comporte peut-être des aspects contradictoires. On verra bien…

6/ La première partie du roman montre à merveille combien le dépaysement, engendré par l’introduction dans un milieu spécifique suffisamment riche et déconcertant, provoque la surprise, aiguise les curiosités de Hans, le transformant rapidement , l’enrichissant, faisant de lui en une poignée de jours un tout autre homme que le jeune bourgeois privilégié, promis à une carrière sans histoire d’ingénieur naval, qu’il était avant son départ. Le roman prend ainsi le tour d’un roman d’initiation ; autant que pour  le personnage, elle vaut, bien sûr, pour le lecteur qui savoure avec Hans de multiples découvertes. Rarement la verve et la vitalité d’un récit m’auront autant grisé que dans celui-ci.

6/ Puissamment descriptif, mais non moins réflexif que celui de Philippe Forest est donc ce roman. La seconde séquence (celle des  premiers jours au sanatorium) se clôt sur une belle méditation sur l’ennui et notre vécu  du temps, thème sûrement central  déjà amorcé par les conversations entre Hans et son cousin Joachim, et qui éclaire rétrospectivement l’allégresse et la verve de ces premières pages. Pour Hans et pour nous, le temps, dans cette seconde partie du roman où le narrateur raconte les premiers jours de son séjour au Berghof, ne passe pas au même rythme qu’avant et après. Parmi les aspects de son « initiation », tout ce qui concerne l’expérience du temps est au premier plan de cette première partie. Plutôt que de temps (des horloges), il vaudrait mieux parler de durée, à la manière de Bergson, dont l’influence sur Thomas Mann est envisageable ( l’Essai sur les données immédiates de la conscience date de 1889 ). Début du chapitre V :

 » Voici qu’un phénomène est sur le point de se produire, et le narrateur fait bien de s’en étonner, afin que le lecteur, quant à lui, ne soit pas interloqué. En effet, les trois premières semaines du séjour de Hans Castorp chez les gens d’en haut (vingt et un jours de plein été auxquels il aurait dû se limiter, selon les prévisions humaines) ont englouti, dans notre compte-rendu, des espaces et des quantités de temps dont l’extension ne correspond que trop à notre attente à demi avouée ; en revanche, venir à bout des trois semaines suivantes de sa visite en ce lieu nous prendra un peu moins de lignes, voire de mots ou d’instants qu’il n’a fallu, pour raconter le début, de pages et de feuillets, d’heures et de journées de labeur : c’est en un rien de temps, nous le voyons venir, que ces trois semaines vont être expédiées et ensevelies.

  Même si ce fait peut surprendre, il est dans l’ordre des choses, et conforme aux lois de la narration et de l’écoute. Car, conformément à cet ordre et à ces lois, le temps nous paraît tout aussi long ou bref, à nous qui le vivons, il s’amplifie ou diminue tout autant que pour le héros de notre histoire, ce jeune Hans Castorp inopinément accablé par le destin ; et il est sans doute utile, eu égard aux mystères du temps, de préparer notre lecteur à des miracles et à des phénomènes qui, bien différents de ce fait surprenant, surviendront en sa compagnie. « 

( A suivre)

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Un commentaire pour Au fil d’une lecture :  » La Montagne magique  » (1)

  1. John Brown dit :

    Votre style me rappelle quelqu’un.

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