Le tyrannosaure du Haut-Var

Les vacanciers qui, avant et après avoir fait trempette dans le lac de Sainte-Croix, empruntent la route de Draguignan par Ampus traversent sans y prêter autrement attention, le village de Vérignon. Il faut dire qu’il est petit, ce village ; c’est même le plus petit village du Var : dix habitants, et sans doute pas tous permanents. La commune s’est dépeuplée depuis que la création du camp de Canjuers, tout proche, l’a amputée d’une grande partie de son territoire.

Il mérite pourtant qu’on s’y arrête,  ce village, et qu’on y flâne un peu. Ne serait-ce que pour aller jeter un coup d’oeil aux ruines de son château féodal, peu visibles dans la végétation. La bâtisse qui l’a remplacé au XVIIIe siècle ne manque pas, elle non plus, d’allure. Reliée au village par une majestueuse allée forestière, elle fut construite par la très noble famille des Blacas d’Aups, dont un représentant, le duc de Blacas, joua un rôle politique et diplomatique de premier plan sous la Restauration. Elle appartient aujourd’hui à la famille de Rémusat, qui doit être apparentée à la précédente. De la route, à moins de ralentir, on ne la voit guère non plus, de l’autre côté d’une vaste prairie que l’on vient de faucher.

Château de Vérignon (XVIIIe siècle)

 Mais le joyau de Vérignon, c’est de l’autre côté de la route, face au nouveau château, sa chênaie, qui dut être plantée au XVIIe ou au XVIIIe siècle, à l’époque de la marine à voiles ; aujourd’hui, les jeunes chênes au fût bien droit qui fournissaient le bois aux charpentiers de marine ont disparu ; il reste les ancêtres, pluricentenaires, au tronc énorme et tortu; sous leurs ombrages, il fait bon pique-niquer, avant d’emprunter le chemin qui conduit, vers l’Ouest, à la chapelle Notre-Dame-de-Liesse, la bien nommée, perchée sur un autre joyau de Vérignon, son balcon, la crête qui joint le piton de Notre-Dame-de-Liesse à celui qui, à l’Est, porte une autre chapelle, Saint-Priest, d’où l’on peut rejoindre le village de Tourtour. Entre-Notre-Dame-de Liesse et Saint-Priest, au point culminant de la crête (1078 m), se découvre un immense panorama : par-delà les plans où se sont construits les villages de Tourtour, d’Aups, de Salernes, de Moissac, on aperçoit… mais n’anticipons pas.

La chênaie de Vérignon

J’ai très souvent traîné mes guêtres en toute saison, au long de ces pentes et sur cette crête, surtout du côté de Notre-Dame-de-Liesse, mais de récentes coupes de bois massives ont quelque peu abîmé les paysages qui m’étaient familiers. Aussi me suis-je rabattu sur un sentier qui, partant de la route de Draguignan, à quelques centaines de mètres du village, permet de rejoindre la crête, à proximité de la chapelle Saint-Priest. Le dénivelé (250 m environ) n’a rien d’effrayant, d’autant que le tracé du sentier assure une montée régulière qui n’exige pas de grands efforts. De ce côté, la forêt (des chênes principalement) est préservée et le parcours s’effectue presque toujours à l’ombre ; c’est vraiment la balade idéale d’une après-midi d’été.

On monte donc tranquillement sous les feuillages, mais attention ! Les événements récents qui ont endeuillé la Côte d’Azur, la crainte de nouveaux attentats terroristes, la proximité du camp de Canjuers, ont décidé les autorités naturelles à installer des barrières de sécurité, autrement plus dissuasives que celles qui faisaient semblant de barrer la Promenade des Anglais le soir du 14 juillet. Qu’on en juge :

Barrière de sécurité n° 1

Tu veux passer ? Libre à toi. Mais on t’aura prévenu : une chance sur deux pour que tu  te retrouves accablé d’un poids sans doute excessif pour tes petits os, qui deviendraient alors des ossements (après intervention des brigades de nettoyage — renards, fourmis, bousiers etc.).

Tu prends le risque. Après tout, tu es venu pour atteindre la  crête. Mais voilà qu’un second obstacle s’interpose :

Barrière de sécurité n° 2

Alors là, c’est du lourd ! N’importe ! Rampant à plat-ventre sous l’obstacle (en bas à droite de la photo) tu parviens à le franchir. D’autres encore t’attendent.

Mais, me dira-t-on, pourquoi ce luxe de précautions, dans un trou du cul du monde (eh! dites donc, trous du cul vous-mêmes) fréquenté seulement, trois fois l’an par un randonneur abruti (?) — de soleil (ah bon) ?  La réponse viendra tout-à-l’heure, mais n’anticipons pas.

Mais enfin vient l’heure de la récompense de ces efforts titanesques : la crête est en vue !

La crête est en vue !

  On s’étonnera peut-être que, dans ces thébaïdes feuillues, le randonneur solitaire, même abruti de soleil, n’ait point croisé la route de quelque familier de ces bois, chevreuil ou sanglier. Eh bien si ! entre les barrières de sécurité n° 1 et  2, il a distinctement perçu le grouinement d’un autre solitaire dérangé dans sa sieste, que quelques beuglements assortis de glapissements et d’une Marseillaise résolument guerrière ont fait décamper, dans un grand bruit de bois mort cassé. Mais la surprise est pour plus haut !

Arrivé sur la crête, le randonneur saoulé de soleil a le choix entre la direction de la chapelle Saint-Priest, à gauche, et celle du point culminant de la crête (1078 m) à droite.

Saint-Priest, je connais. J’ignore l’ancienneté de ce petit édifice . Il ne m’étonnerait pas qu’il ait été construit sur un site beaucoup plus ancien — et le secteur mériterait au moins une prospection archéologique. En tout cas, il ne manque pas de charme mais aurait besoin d’une restauration. La clé de voûte de la porte d’entrée menace de passer au travers et d’entraîner la ruine de la façade.

Cependant, à Saint-Priest, cernée par la végétation, la vue est limitée. Je choisis donc de prendre, à droite, vers l’Ouest, la direction du point culminant de la crête.

C’est alors qu’apparaît à ma vue stupéfiée la surprise la plus bouleversifiante qui soit ! Mais oui ! C’en est bien un ! Un tyrannosaure ! en tout cas, son squelette, intact ou presque, là, à  deux pas du chemin ! J’aurai été son inventeur (au sens archéologique du terme). Il faut croire que personne ne passe jamais par là, ou alors seulement des ahuris abrutis de soleil qui ne font attention à rien.

Le tyrannosaure de Vérignon (squelette)

Quiz : de quel côté était la tête ?

Réponse : il suffit de repérer le cou. Je l’ai vu ! je l’ai vu !

Mais il faut avancer. J’ai promis à ma femme d’être de retour à la maison avant le début du jeu de Nagui (N’oubliez pas les paroles) . Mais voici qu’un ultime obstacle se dresse devant moi : les Fourches Caudines de Vérignon !

Les Fourches Caudines de Vérignon

Me faisant aussi humble que possible et posant ma musette sur ma tête en signe de soumission, je passe. Alors s’offre à moi la récompense tant attendue. Mais n’anticipons pas.

Le veilleur solitaire – 1/
Le veilleur solitaire – 2/
Le veilleur solitaire – 3 (c’est pas le même, mais ça ne  fait rien)
Sur le toit du monde, altitude 1078 m

Là-bas, très loin, quand la vue est plus nette, surtout en hiver, par temps de mistral, on aperçoit le Mont Aurélien, le massif de la Sainte-Baume, la chaîne de l’Etoile et, bien sûr, la Sainte-Victoire.

A droite, la Sainte-Victoire

Et puis aussi, un petit bout du lac de Sainte-Croix :

Au fond, le lac de Sainte-Croix

C’est la saison des immortelles au parfum d’encaustique et aux multiples vertus (je ne sais pas trop lesquelles) et le début de celle des lavandes.

Mais, allez-vous encore m’objecter, et ce dinosaure enfumé ? C’est plutôt vous qui nous enfumez !

Que non ! Regardez plutôt, là, plein Sud :

L’incendie de Montfort-sur-Argens. Au fond, le massif des Maures.

Ce jour-là venait de se déclarer, sur les hauteurs de Montfort-sur-Argens, un grave incendie qui obligea même à évacuer le village.

Mais, le temps de lire quelques pages à l’ombre d’un chêne vert, il était déjà temps de redescendre. Quelques clichés encore, vers le village de Tourtour :

Le village de Tourtour

vers l’Est et la baie de Fréjus :

L’agglomération et la baie de Fréjus /Saint-Raphaël

vers le Nord et les montagnes du Verdon :

Les montagnes du Verdon (crête du Grand-Margès, 1570 m)

Quand on découvre un pareil panorama, on comprend l’utilité des barrières de sécurité multipliées sur le chemin par les soins des autorités naturelles : pas question que des terroristes équipés d’artillerie lourde (volée à Canjuers) atteignent ce belvédère : bonjour les dégâts, de Saint-Raphaël à Aix-en-Provence et de Tourtour à Barjols en passant par Aups !

Mais, chassant ces pensées par trop sinistres, je suis redescendu dans la tendre solitude des bois. En bas, sur la route, défilaient les autos des vacanciers au retour de la baignade. L’enchantement prend fin à trente mètres du bitume, quand vous parvient le bruit des moteurs.

N.-B. : pour agrandir les images, cliquer dessus

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Un commentaire pour Le tyrannosaure du Haut-Var

  1. christiane dit :

    Réunir ces crêtes dans un même cliché c’est magnifique !
    « Là-bas, très loin, quand la vue est plus nette, surtout en hiver, par temps de mistral, on aperçoit le Mont Aurélien, le massif de la Sainte-Baume, la chaîne de l’Etoile et, bien sûr, la Sainte-Victoire…. »
    Cette balade est aussi riche que la traversée de « La Montagne Magique » de T.Mann dans les billets précédents..

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