Je suis encore vivant !

C’est, on s’en souvient, le cri lancé comme un défi par Caligula aux conjurés à la fin de la pièce de Camus. « Je suis encore vivant » : je me suis dit que la formule ne me convenait pas ; j’étais tenté de la corriger par un « Je suis toujours vivant » qui, à la réflexion, ne me convenait pas davantage. Mon cri, à moi, serait plutôt, simplement,  » Je suis vivant « . Je suis vivant, ici et maintenant,  hic et nunc , entre un passé qui, même s’il date de la dernière demi-seconde, n’existe déjà plus, et un futur qui, même s’il est envisageable dans la prochaine demi-seconde, n’existe pas du tout. Seule existe la réalité présente, par l’intermédiaire de la conscience que j’en ai, conscience qui, dans l’instant présent, est d’ailleurs la seule réalité qui me soit directement accessible.

Celui que j’étais il y a une demi-seconde n’existe déjà plus ? Allons donc, dira-t-on. Or  je suis payé ( ou plutôt c’est ma mutuelle qui paye ) pour le savoir. La maladie que j’ai, et en dépit de laquelle je survis depuis sept ans, est de celles qui sont aussi redoutables par les séquelles « secondaires » qu’engendrent souvent les traitements eux-mêmes que par les effets directs de la maladie elle-même. C’est ainsi que, l’an dernier, suite à une chimiothérapie un peu corsée, un scanner m’a détecté une embolie  pulmonaire. Latente, certes, autrement je ne serais sans doute pas là pour en parler. Un caillot mal placé dans une artère pulmonaire ; la faute à la chimio qui épaissit le sang. Que le caillot se détache et hop ! la demi-seconde d’avant, vous y étiez ; la  demi-seconde d’après, vous n’y êtes plus ; c’est aussi expéditif et irrévocable que cela. C’est pourquoi la seule certitude que j’ai, c’est d’être vivant, hic et nunc.

Hier soir, au retour d’une randonnée solitaire dans le soleil et dans le vent, coup de téléphone d’une amie. Son mari est décédé la veille, à l’hôpital. Une hémorragie interne, brutale et impossible à juguler. Il avait une maladie apparentée à la  mienne. Nous avions à peu près le même âge. Nous avions exercé le même métier dans le même établissement. J’avais pour lui une grande estime et une affection que nos mésaventures communes avaient renforcée. On s’était vus il y a tout juste un mois ; il était en bonne forme. Pendant la communication téléphonique, j’éclate en sanglots ; je suis bouleversé, submergé par la douleur ; et pourtant, en moi, au fond de moi, j’entends le cri d’un autre, un cri teinté de jubilation : « je suis toujours vivant ! ». Moi, moi au moins, je suis vivant ! je survis ! je suis là ! Je me fais un instant l’effet d’un monstre.

Aux actualités télévisées, le même soir, j’apprends la mort de Pïerre Tchernia . Il nous aura souvent faire rire, celui-là, il nous aura souvent amusés, nous aura  souvent même captivés. C’était un homme de télévision et un cinéaste de grand talent. Pourtant, ce midi, j’ai eu fugacement le sentiment qu’une seconde mort lui était infligée. Oh, rien d’un assassinat méchant ni même mesquin. Ce qui était mis à mort, ce n’était d’ailleurs pas seulement Pierre Tchernia et ce qu’il avait représenté pour les téléspectateurs qui, comme moi, ont suivi nombre de ses émissions ; non ; c’était plutôt la télévision de ce temps-là, celle de notre jeunesse, la télévision des Tchernia, Zitrone, Mourousi et de bien d’autres, qui furent certes des gens de grand talent ; mais déjà la télévision de grand-papa. Et l’ordonnateur de la mise à mort était celui-là même qui, la veille au soir, avait rendu à Tchernia un hommage appuyé.

Car ce que j’ai vu et écouté tout à l’heure sur la 2, je crois que je n’avais jamais assisté à une séquence d’une telle qualité.  Cela a commencé par une interview éblouissante de Carole Bouquet. Celle-là, comme on dit, elle a oublié d’être bête. Celle-là, on n’a pas fini de dresser la liste des sujets qui la passionnent et sur lesquels elle est capable de tenir des propos éclairants. Et puis cela a continué par une vraie-fausse primaire entre vrais-faux candidats de droite, animée par un vrai Franz-Olivier Giesbert. Cela s’est poursuivi par un (vrai) débat entre vrais journalistes. Le tout étincelant d’intelligence, de drôlerie et de vie. Un grand morceau de télévision, organisé et animé par un incomparable maître de cérémonies : Delahousse. Quand télévision rime avec espoir : tout arrive. Dans l’article que Le Monde lui consacre, je lis qu’à partir des années 1980 Tchernia ne reconnaissait plus la télévision qu’il avait tant aimée. Qu’aurait-il pensé de la séquence qui m’a émerveillé ? Nous sommes pris dans le flux sans cesse renouvelé de l’espace-mouvement ; il me paraît bien vain de s’enfermer dans la nostalgie de ce qui fut. Aimez ce que jamais  on ne verra deux fois : ce célèbre précepte doit s’interpréter comme une invitation à nous garder sans cesse disponibles pour de nouveaux émerveillements.

Cette séquence télévisée, ce fut pour moi l’occasion  d’un enchantement du même ordre que celui qui me saisit hier dans la montagne, au spectacle d’une toile d’araignée vibrant doucement dans le soleil et la brise légère : la séduction irrésistible de la beauté du vivant, ici et maintenant. je ne suis décidément pas un nostalgique, un laudator temporis acti, ressassant la supériorité de ce qui fut. Seule compte pour moi la surprise du présent, hic et nunc.

Que ma vie, que toute vie humaine, et et même le devenir de l’humanité toute entière, soit aussi fragile que toile d’araignée dans le vent m’inonde d’une émotion tendre : cela doit venir de ce que je me suis pris, dès l’enfance, d’une vive sympathie, assez difficile à expliquer, pour les petites araignées.

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