» Les forêts de Ravel  » ( Michel Bernard ) : Monsieur Ravel, c’est moi

La mode, paraît-il, est à l’exofiction. Ce néologisme forgé, semble-t-il, sur  le modèle de l’autofiction semble désigner un nouveau genre, opposé à ce genre, lui-même assez récent, qui consiste à se prendre soi-même comme sujet d’une (semi) fiction. Dans l’exofiction, en somme, au lieu de se prendre soi-même comme personnage d’un roman, on préférerait prendre les autres. Mais, dira-t-on, ce choix est aussi ancien que le roman lui-même. Non, car il s’agit de prendre un personnage qui a réellement existé ou qui existe encore. Dans ce cas, pourra-t-on objecter, ce « nouveau » genre est bien plus ancien qu’on le croit puisqu’un Alexandre Dumas, en fut un éminent représentant, n’hésitant pas à faire accéder des personnages historiques — un Mazarin par exemple — à la dignité  de personnages de fiction, et on pourrait remonter plus haut que lui. Dans la mesure où Homère croyait à l’existence historique  de ses personnages — Hector, Achille ou  Ménélas — ce serait lui l’inventeur de l’exofiction.

Puisqu’on en est à la réouverture des vieux dossiers, à la résurrection des vénérables ancêtres et, donc, à la mode de l’exofiction, qui connaît Michel Bernard ?  Les Forêts de Ravel  (la Table Ronde, 2016) est un chef-d’oeuvre, au sens artisanal (donc noble) du terme. A croiser avec le  Ravel  d’Echenoz ( qu’il faudra que je relise, n’en ayant pas conservé un souvenir bien précis ). Michel Bernard a choisi de nous raconter la vie de Maurice Ravel depuis le printemps de l’année 1916 où il finit par obtenir d’être mobilisé, comme conducteur dans un régiment du train. Il est bientôt affecté à Bar-le-Duc, en arrière du front de Verdun.

Les forêts de Ravel, ce sont donc d’abord les forêts de la Meuse, que traversait la Voie Sacrée qui permettait d’acheminer troupes et matériels jusqu’à Verdun. Les descriptions qu’en fait le narrateur sont belles et profondes, sans paraître s’en donner le propos ni la peine. Par exemple :

» Un vol de grues venait du Sud. Leur tache noire dans le ciel s’allongeait, s’effilochait, flèche ondoyante où apparaissait un grand V. A l’approche, il put distinguer chacun des points dont ses branches étaient formées. Parvenu au-dessus de la vallée de la Meuse, le banc d’oiseaux se mit à décrire des cercles, ralliant à chaque tour des retardataires. Il les entendait pousser leur cri, grinçant et puis moelleux, qui coupait l’espace et en caressait aussitôt la blessure. Lorsque leur compagnie fut entièrement réunie, les grues passèrent très bas au-dessus de lui, avant d’obliquer vers les côtes de la Meuse. Elles ne criaient plus, mais il entendait, puissant, venu du plus loin du temps, le bruit de leurs ailes appuyant sur l’air. Il sentit l’onde d’un vaste éventail l’envelopper tout entier. Il les regarda longtemps s’éloigner, jusqu’à ce que le point ultime de leur vol se fût évanoui à l’horizon. Elles étaient passées du côté des Allemands et continuaient leur voyage vers les eaux poissonneuses des lagunes du Grand Nord. »

Ce passage m’a rappelé un poème du Roman Inachevé, d’Aragon :

» Le ciel était gris de nuages.

Il y passait des oies sauvages

Qui criaient la mort au passage

Par-dessus les maisons des quais.

Je les voyais par la fenêtre ;

Leur chant triste entrait dans mon être

Et je croyais y reconnaître

Du Rainer-Maria Rilke. »

Au début du récit, le conducteur Ravel visite, dans une église de Bar-le-Duc, la Crucifixion exsangue de Ligier Richier. Mais la suite du récit lui-même prend le tour d’une résurrection, proposant, en toute simplicité, une des raisons d’être les plus impérieuses de la littérature, rappelant la vérité du modèle proustien.

Le rapprochement avec Proust me paraît d’autant mieux fondé que les souvenirs d’enfance de l’auteur se croisent avec les impressions qu’il prête au conducteur Ravel. Michel Bernard, en effet, est né à Bar-le-Duc et les paysages de la première partie du livre sont ceux de son enfance. Il en évoque d’ailleurs quelques uns dans  le prologue :

 » Du jardin de mes grands-parents partaient en tous sens des sentiers accessibles par d’étroits portails  serrés dans les haies et les grillages sur lesquels croulaient le chèvrefeuille et le chanvre. Ils sinuaient entre les clôtures vers d’autres pavillons démodés, d’autres cabanes, d’autres bois, vergers, prés et jardins. Leur maison et son univers, potager, clapier et poulailler, accrochés à la côte de Behonne au-dessus de Bar-le-Duc, suivaient le mouvement de la pente et semblaient s’y tenir en équilibre. Si ses habitants, ensemble, avec le coq, les poules et les lapins, s’étaient précipités vers le cerisier chargé de fruits, tout aurait glissé, je le redoutais, au bas de la côte. En chaque point du royaume, debout sur le bord du monde, il suffisait d’abaisser les yeux pour voir la ville, lointaine et proche. Pareils à des oiseaux assis dans le ciel, on la découvrait au bout de nos pieds. Le regard embrassait ses toits de tuiles, l’ardoise des bâtiments officiels et des banques, le lycée, la préfecture, les squares, le ruban variable du canal — jaune, vert, argent, noir — et, parallèles à son trait, les peupliers à la file le long de la rivière « .

Un incontestable talent de peintre doué pour faire appréhender le charme spécifique d’un paysage, voilà qui contribue grandement au plaisir du lecteur au long de ce récit où les paysages forestiers, chers au coeur du musicien et propices à son inspiration, joueront un rôle clé. Après les forêts de la Meuse, les forêts de Ravel, ce seront aussi celles du Vivarais, puis la forêt de Rambouillet, proche de la maison dont Ravel fera l’acquisition à Montfort-l’Amaury. :

 » D’après ses amis portés sur les symboles et leur interprétation, la vue sur la grande forêt lui rappelait l’Atlantique, celui de la côte basque, le pays de ses vacances, le pays de sa mère. Quand on lui disait cela, Ravel souriait, sans confirmer ou démentir. Au bout du Hurepoix, accoudé à la balustrade du balcon du belvédère, voir l’océan ? La forêt, telle qu’elle était sous ses yeux, cela suffisait bien. Il était réel  et présent, ce peuple de feuilles, ces milliards de reflets verts qui boivent le soleil et qui sont ensemble une houle, la grande houle terrestre, sensible au vent et à la pluie, comme la peau de l’océan. Peut-être revoyait-il, devant la masse des arbres de son horizon, les forêts meusiennes où il avait été soldat, celles de l’Argonne et du Barrois, les Bois Bourrus près de Verdun, et le chevelu des Hauts de Meuse, la Tranchée de Calonne et le bois de Saint-Rémy où avait disparu Alain-Fournier. « .

 » La forêt, telle qu’elle était sous ses yeux, cela suffisait bien « … Je me demande si le charme qu’a exercé sur moi ce livre ne tient pas au fait que moi aussi, j’ai été toute ma vie plus sensible à la grande houle terrestre des feuillages forestiers agités par le vent qu’à celles de l’océan. Affaire de souvenirs d’enfance, sans doute. J’ai vécu de longues années au bord de la mer, dans une station balnéaire de la côte méditerranéenne, mais, dès que l’occasion s’en présentait, je tournais le dos à la mer pour filer retrouver les solitudes montagnardes de l’arrière-pays et leurs forêts touffues.

Bien sûr, la thématique forestière n’est pas le seul centre d’intérêt de cette riche évocation. L’agitation guerrière dans le secteur de Verdun donne lieu à des descriptions justes et fortes :

 » Le plateau barrois était la peincipale base arrière du front. Dans tous les villages, des camps de toile, des baraquements de planche, des parcs de cavalerie au-dessus desquels s’élevaient paisiblement les feux des cuisines roulantes avaient grossi les agglomérations rurales d’une innombrable population d’hommes et de chevaux. Les lignes géométriques des installations provisoires et les mouvements imprévisibles des rassemblements humains, l’ordre militaire et le désordre du soldat, avaient été jetés par la guerre sur la campagne. En dix-huit mois à peine, les sédimentations poétiques de petites communautés humaines séculaires étaient devenues méconnaissables. Contenues dans un creux de vallée, sur le gué d’une rivière, la clairière d’une grande forêt sur lesquels montait la flèche d’une église, elles qui, lentement mûries sur la campagne, faisaient autrefois corps avec le monde, n’en étaient plus que les boursouflures.

  Au nord et à l’ouest de la ville, les rondes du conducteur Ravel atteignaient les secteurs dévastés deux ans auparavant par les combats de la bataille de la Marne, en septembre 1914. Il circulait dans les ruines. Partout il y avait des militaires au travail, à l’entraînement, en déplacement ou au repos. Dans la campagne assombrie par la mauvaise saison, entre les masses de bois que violaçait la montée en sève de mars, sur les routes et chemins embourbés par un trafic excessif, le bleu pâle des uniformes était répandu par places, comme l’eau sur les plaines à la fin de l’hiver. Des soldats désoeuvrés, les mains dans les poches, traînaient leur ennui dans les rues des villages. Ils flairaient, au seuil d’une étable, devant la boutique du maréchal-ferrant, le fumet du pays natal laissé plus au sud. Au seuil des granges où ils couchaient, d’autres fumaient la pipe ou causaient avec des gosses, un vieux paysan et des filles de ferme qui riaient de leurs plaisanteries.  »

La réussite de ces descriptions tient sans doute au mariage entre les dons poétiques du peintre et l’exactitude des informations de l’historien-biographe, qui, dans le cas de Michel Bernard, énarque qui fait carrière dans la préfectorale, est aussi un bon connaisseur, voire un spécialiste des plans d’organisation collective. Ici, l’abstraction du plan de bataille, qui a jeté sur le terrain des centaines de milliers de soldats, trouve sa correspondance  concrète, l’âpre saveur de sa réalisation vivante.

Mettre en scène Maurice Ravel était sans doute inconcevable sans évoquer le musicien ! L’activité du compositeur, qui, dans la première partie du livre — guerre oblige — reste en mineur, tient davantage de place dans la suite, après son retour du front. Des pages superbes nous montrent le compositeur au piano, travaillant à La Valse, à L’Enfant et les sortilèges, au Concerto pour la main gauche :

 » Ce morne séjour dans l’hiver du Vivarais produisait l’effet souhaité. Eloigné de toute distraction, maintenu en lui-même par le mauvais temps et l’âpreté hivernale de la campagne, il écrivait et l’oeuvre avançait, prenait forme. Il éprouvait comme autrefois, avant-guerre, sa capacité à donner corps au néant des songes et faire tenir debout dans le monde réel quelque chose qui n’y était pas auparavant et allait le modifier. Il n’avait pas perdu la main, même si elle était moins légère. Effet de l’âge, de l’expérience, des épreuves, son imagination montait davantage dans les graves. La couleur du tragique, un  noir profond, et celle d’une colère rageuse, le rouge, en bonnes couches, étaient fraîchement étalées sur sa palette. Pendant la promenade, il entendait ses pas sonner sur le sol gelé et les ailes des corbeaux s’appuyer sur l’air qui sentait la neige.  »

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent et se marient dans l’esprit de Ravel pour mieux aider à la genèse de ce qui va devenir La Valse :

 » L’excitation et la vive lumière montée de la rue parisienne prenaient alors, dans le salon familial, le caractère d’un enchantement. Il se rappelait le sentiment si particulier éprouvé ces soirs-là : l’assurance d’être aimé absolument, définitivement. Ce sentiment, il se le rappelait, avait un reflet d’éternité. C’était autrefois. Maintenant, toutes ces choses adorées dont il se souvenait avec une précision cruelle mais qui ne reviendraient jamais plus, le torturaient. Ces figures disparues, proches à les toucher, sa mère surtout, un espoir obscur, primitif, douloureux et vain, les retenait près de lui. Il ne parvenait pas à se résigner, à les laisser s’éloigner et devenir enfin les fantômes familiers qui accompagnent affectueusement l’autre moitié de la vie. Il s’obstinait dans le froid et la tristesse. Il travaillait avec une énergie désespérée. Elle accélérait les tournoiements de la musique qu’il était en train d’écrire, jusqu’à l’exaspération, avant le démembrement et le silence. Il abandonna le titre envisagé bien avant la guerre et baptisa l’oeuvre née dans l’hiver du Vivarais : La Valse .  »

Il est probable que, pour écrire ce livre, l’auteur a très attentivement consulté les écrits et la correspondance de Ravel ainsi que les témoignages de ses amis et connaissances. Il n’en reste pas moins que l’imagination guidée par une intuition elle-même soutenue par son empathie pour le musicien lui permet d’écrire de telles pages qui sonnent aussi comme autant de confidences personnelles. L’inspiration de l’écrivain est cousine de celle du compositeur ; dans les deux cas, il s’agit d’écrire ce que nourrit l’expérience vécue. Dans les deux cas, il s’agit de « donner corps au néant des songes et faire tenir debout dans le monde réel  quelque chose qui n’y était pas auparavant  » et qui va le modifier.

Ainsi, ce beau travail de Michel Bernard nous rappelle ce qu’est, au sens premier du terme, un auteur.

Le mot vient du latin auctor , qui, nous rappelle Giorgio Agamben, possède « l’idée générale d’un « faire-surgir, produire à l’existence » où Benveniste voyait le sens originaire du verbe augere.  On sait que le monde classique ignore l’idée de création ex nihilo, et que pour lui tout acte de création suppose quelque chose d’autre, matière informe, être incomplet, qu’il s’agit de perfectionner et de « faire croître ». Tout créateur est un co-créateur, tout auteur, un coauteur.  »

A ce compte, Michel Bernard n’est pas moins le créateur de ce Ravel, si connu et pourtant encore inconnu, que Ravel n’est le créateur de Michel Bernard. Tous deux, au vrai, sont co-créateurs l’un de l’autre. Et les qualités humaines de l’écrivain, jointes à sa probité, font de lui le témoin de Ravel. Car le témoin est, lui aussi, auctor : il fait exister ce qui, sans lui, ne serait pas venu à l’existence, n’ayant trouvé personne pour le dire ; il en est le garant. La qualité de ses paroles garantit leur vérité.

Michel Bernard , Les forêts de Ravel  ( La Table Ronde / la Petite vermillon )

 

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