» Le piège  » (Emmanuel Bove) : Kafka à Vichy

On est, semble-t-il, en 1941 . Joseph Bridet, journaliste sans travail, se trouve à Lyon, en compagnie de sa femme, Yolande ; tous deux, Parisiens repliés en zone « libre », vivent à l’hôtel.

Bridet n’a pas fait mystère de son projet de rallier De Gaulle à Londres. Il en a sans doute beaucoup trop parlé, à trop de gens ; ce sera, sans doute, la cause de sa perte.

Il  se rend à Vichy, pour tenter d’obtenir, par l’intermédiaire d’un ami, fonctionnaire assez haut placé dans l’administration du nouveau régime, un sauf-conduit qui lui permettrait de rejoindre l’Algérie. L’accueil que fait Basson — c’est le nom de l’ami — à la visite de Bridet et à sa demande est pour le moins ambigu. En tout cas, leur rencontre met en branle un engrenage dont Bridet ne pourra plus se libérer et qui le conduira, quelques mois plus tard, devant un peloton d’exécution.

Lisant Le Piège, j’ai beaucoup pensé au Procès de Kafka. Nouveau Joseph K., Bridet, jusqu’à sa désignation pour le peloton d’exécution, ne saura jamais vraiment de quoi au juste on l’accuse, ni qui veut sa peau ni pourquoi. Le lecteur a l’impression d’assister aux allées et venues d’une souris qu’un énorme chat, d’autant plus effrayant qu’il reste invisible, s’amuse à affoler. A moins qu’il ne s’agisse de plusieurs chats.  La force d’évocation du roman, le trouble qui se dégage de sa lecture, tiennent beaucoup à la justesse des nombreux dialogues, aux tonalités diverses, selon les interlocuteurs de Bridet, mais où règnent sans cesse le sous-entendu et le non-dit. Conscience centrale du roman, Bridet reste tragiquement seul pour tenter d’interpréter correctement, sans jamais y parvenir, les propos et les agissements des uns et des autres à commencer par ceux de Yolande, sa femme. Est-elle elle-même souris ? ne serait-elle pas un peu chatte ? C’est probable, même si elle n’en a pas conscience, compte tenu de son indulgence (le mot est faible) pour l’occupant et pour ses serviteurs français.

Jusqu’à la fin cependant, où il se rachète à nos yeux par le courage dont il fait preuve devant la mort, Bridet reste un de ces anti-héros dont les romanciers de l’époque ( Céline, Sartre, Musil, Camus, Beckett ) ont multiplié les figures. Sa principale faiblesse est de rester entre deux chaises, sans jamais vraiment parvenir à se décider, quitte à mettre l’énergie du désespoir dans une tentative pour s’extraire du piège. Trop émotif et trop bavard, avec une pente déplaisante à la jactance, il n’a pas compris que ses meilleures armes étaient le silence, la défiance systématique, l’art de se faire oublier, en somme l’art de prendre ses adversaires à leur propre piège, art que son ami Basson, qui réussira, lui, à rejoindre Londres, aura finalement maîtrisé bien mieux que lui.

Dans cette France en déroute, tout le monde se méfie de tout le monde ; tous ceux — politiciens de Vichy, fonctionnaires, policiers, juges — qui conservent une apparence de pouvoir tâchent de s’en servir au mieux pour éviter de s’en trouver dépossédés et d’aller rejoindre ceux de l’autre camp … dans des camps. Au mieux, c’est-à-dire en servant le seul véritable maître : celui auquel Bridet est enfin confronté dans les derniers jours de sa vie. Dommage qu’il ait tant louvoyé avant de l’identifier, alors que son identité crevait les yeux, et d’en tirer le plus tôt possible les conséquences. C’était pourtant simple. Affaire de lucidité, puis de courage et d’habileté. On me dira qu’à sa place, beaucoup d’entre nous n’auraient pas fait mieux. Mais quelle idée, tout de même, quand on veut rejoindre De Gaulle à Londres, de se replier sur Lyon .

Il est vrai que Lyon n’est pas loin de Vichy, et Bridet voulait obtenir des autorités de Vichy qu’elles lui délivrent un sauf-conduit pour rejoindre l’Afrique du Nord. Ce fut aussi le choix d’Emmanuel Bove. Il est possible qu’il ait prêté à son personnage des doutes et des hésitations qui furent d’abord les siens. Il m’est impossible d’en dire davantage, n’ayant pas été en mesure de consulter la biographie de Bove par Emmanuel Cousse et Jean-Luc Bitton (éditions du Castor Astral) qui apportent peut-être des éclaircissements sur ce point. Toujours est-il qu’à la différence de son personnage, il réussit à rejoindre l’Algérie et put y continuer la lutte.

Emmanuel BoveLe Piège    ( Gallimard / L’Imaginaire )

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