La maison de la lecture-plaisir

La lecture-plaisir :

– dans le volume de la collection Quarto que Gallimard vient de consacrer à la réédition d’une série d’articles de Jean Starobinski, je lis un article où il analyse un poème d’André Chénier, qui met en scène la Poésie, célébrant, au banquet des dieux, leur victoire sur les Titans. Je découvre ce poème, inconnu de moi, qu’il cite avant de le commenter : premier plaisir ;

– j’apprécie la justesse des remarques de Starobinski, appuyée sur sa fine connaissance des ressources de la rhétorique classique : second plaisir ;

– je constate qu’il ne souffle mot de détails qui, moi, m’ont retenu, à commencer par la première image que propose Chénier de la Poésie :   » Vierge au visage blanc  » ; image qui me paraît pleine de sens ; je gamberge à tout va sur ce détail et sur les autres : troisième plaisir.

 » Vierge au visage blanc  » …

Cette image de la Poésie, proposée par André Chénier, semble annoncer le cygne mallarméen, du célèbre sonnet Le Vierge, le vivace …. ,  que le texte de Chénier préfigurerait, en somme. Cependant, la blancheur mallarméenne est ambivalente, associée au pur éclat du cygne mais aussi à la blanche agonie de la glace où son plumage est pris. On ne retrouve pas cette ambivalence dans le poème de Chénier. Ce visage d’un blanc pur m’a fait songer aussi à certaines figures de Chirico ; vierge de tout trait distinctif, il incarne pour moi ce qu’est la Poésie dans son essence (conformément, d’ailleurs, à l’étymologie du mot) : création absolument pure, absolument vierge de tout antécédent, et dont, en dépit de toutes les influences et imitations assumées ou non, on pourrait identifier le noyau chez tout poète authentique. Il est remarquable que cette conception de la Poésie apparaisse chez un poète aussi pétri d’influences classiques qu’André Chénier, aussi soucieux, apparemment, de s’inscrire dans une tradition.

Qu’est-ce qui compte vraiment, quand il s’agit de littérature ? Est-ce le plaisir qu’elle procure, au premier, au second ou au troisième degré ? Est-ce la vérité qu’elle viserait et permettrait d’atteindre ? La vérité n’est pas négligeable sans doute, mais s’il n’y a pas le plaisir, il manque l’essentiel. On me dira  que, si l‘écrivain touche la vérité, le plaisir n’en est que plus grand. Je  le concède. Mais dans la recette du plaisir littéraire, l’ingrédient-vérité ne vient pour moi qu’au second rang. Quand j’écoute un opéra de Verdi, je puis reconnaître sa charge de vérité humaine. Mais c’est la musique qui m’émeut. De même en littérature, sans la fameuse petite musique chère à Céline, le livre est vite refermé. De la jouissance avant toute chose : c’est ce que j’attends d’une oeuvre littéraire. On devrait évaluer la qualité des oeuvres littéraires — et faire le tri entre les textes qui relèvent de la littérature et ceux qui n’en relèvent pas — à l’aune de la qualité (et de la quantité) de jouissance qu’elles nous procurent.

Je pense à un épisode d’  Illusions perdues  qui m’a toujours bouleversé. Il y a des années que je l’ai lu pour la première fois, et rien que d’y penser, j’en frissonne comme au premier jour. C’est le récit du désespoir de Lucien à la mort de Coralie. On me dira que l’émotion du lecteur n’est si puissante que parce que Balzac touche à ce moment un tragique humain universel, que nous portons tous en nous. Mais Lucien n’est pas un personnage réel. C’est un personnage de fiction, dont le fonctionnement est régi par des lois passablement différentes de celles qui valent dans la réalité. L’épisode dont je parle ne produit tout son effet que parce qu’il est l’aboutissement de tout un processus fictionnel qui est un travail d’art. Et en plus, il y a toute la puissance, toute la maîtrise de l’écriture de Balzac. Musique …

Etrange jouissance , dira-t-on, que celle qui naît de l’émotion provoquée par le récit d’un événement tragique et de la douleur déchirante qu’il engendre. C’est que le spectacle du malheur et de la souffrance est transcendé par la beauté : c’était déjà vrai de l’Oedipe Roi de Sophocle.

Jean Starobinski  / La beauté du monde  ( Gallimard / Quarto )

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