De France à Joyce

Il paraît que l’éloge funèbre d’Emile Zola, prononcé en 1902 par Anatole France et proposé pour commentaire aux candidats du bac, a déchaîné une avalanche de réactions moqueuses des intéressés (ou plutôt, pas intéressés du tout) sur les réseaux sociaux. Anatole France, qui c’est çui-là ? L’incident aura au moins permis de tester l’étendue des connaissances de nos ados sur un des écrivains les plus admirés de son temps, lui qui décrocha le prix Nobel en 1921 et fut honoré d’obsèques quasiment nationales.

Anatole France est mort il y a plus d’un siècle. Ce serait pourtant un peu facile d’identifier dans l’ignorance de la plupart de nos lycéens à l’égard de son oeuvre et de sa personne un symptôme de l’inculture grandissante des jeunes générations. Ils ignorent Anatole France, certes, mais ils savent très bien qui sont Hugo, Balzac, Voltaire, et même Racine ou Rabelais. Ce serait plutôt qu’ils sachent qui était Anatole France qui serait étonnant.

Au temps, pas si lointain  (c’était tout de même au siècle dernier), où j’enseignai la littérature dans divers lycées, je ne me souviens pas d’avoir jamais retenu une oeuvre d’Anatole France pour la faire étudier à mes élèves. Une fois cependant, une seule fois, j’avais soumis à la réflexion d’étudiants de BTS  un passage de Monsieur Bergeret à Paris où il était question de la charité. Les réflexions du personnage principal, manifeste porte-parole de l’auteur, ne manquaient pas, d’ailleurs, de pertinence.

Il est vrai que je n’ai guère fréquenté l’oeuvre d’Anatole France, dont je n’ai lu que quelques titres, Les dieux ont soif, L’île des pingouins, Crainquebille … Le reste de son abondante production reste ignoré de moi, et je pense que la plupart des lecteurs de ma génération l’ignorent aussi.

C’est qu’au moins après la seconde guerre mondiale, et sans doute même avant, la plus grande partie des livres d’Anatole France avaient cessé d’être lus. Aucun de mes professeurs de collège, de lycée, d’hypokhâgne ou de khâgne n’y fit jamais, je crois, la moindre allusion.

Cette relégation dans un purgatoire qui tire encore en longueur au point de menacer de ses transformer en enfer définitif doit bien pouvoir trouver à s’expliquer, alors que, parmi ses contemporains, un  Gide, un Proust, un Péguy, bien moins prolifiques que lui, connaissent aujourd’hui la gloire que l’on sait.

Bien moins prolifiques que lui. Mais d’une toute autre originalité, d’une toute autre force. L’écriture policée d’Anatole France, un peu nonchalante, de (trop) bonne compagnie, le tour de ses réflexions aussi, semblent avoir été ajustés aux goûts littéraires et aux préférences idéologiques du petit-bourgeois de gauche cultivé du temps : on a le sentiment que l’ambition d’Anatole ne va guère au-delà de ce projet :  séduire ce public-là, dont il est, somme toute, le porte-parole, et  le garder fidèle. Une fois fixées (comme on dirait des couleurs d’une aquarelle) cette écriture et cette pensée me semblent ne jamais avoir évolué, ne s’être jamais élevées au-dessus de cette relative médiocrité. Un art moyen. Anatole France, c’est une sorte de sous-Victor Hugo fin de siècle. Mais le talent ne fait pas oublier le génie.

Pourtant, Anatole France fut admiré de deux au moins des plus grands écrivains de son temps, Proust, qui s’inspira de lui pour le personnage de Bergotte, et Joyce.

Joyce … On ne saurait trouver figure plus antithétique de celle de France que Joyce. A l’art « moyen » du premier s’oppose l’art expérimental, puissamment novateur, du second. Au point de perdre plus d’une fois ses lecteurs — même une fois conquis — en route. Ce n’est pas lui qui se serait attaché à fidéliser son public, il se serait plutôt ingénié à le dérouter à l’égarer, lui proposant sans cesse d’autres énigmes, sphinx de la littérature sommant son lecteur de renouveler l’exploit d’Oedipe ! Aux énigmes d’ Ulysse succèdent celles, encore plus redoutables, de Finnegan’s wake.

Dieu sait que, pour ma part, et, comme du reste tous ses lecteurs, je n’ai pas résolu toutes les énigmes d’Ulysse . Mais, comme plus d’un, j’ai été définitivement conquis par l’ébouriffante inventivité narrative, l’écriture virtuose, violemment novatrice, la verve parodique incomparable, l’humour et les transgressions provocatrices (qui firent hurler une bonne partie des premiers pudibonds lecteurs irlandais et britanniques), la justesse, la vérité de ce roman des romans. Ulysse est un de ces chefs-d’oeuvre auxquels on revient toujours, qu’on rouvre, presque au hasard, y découvrant de nouvelles merveilles. Tiens, par exemple, pour moi, tout récemment, ces quelques pages enthousiasmantes où Joyce nous peint — plutôt nous fait entendre — la bande de joyeux soiffards débarquant dans le pub de Burke au sortir de la maternité (pages de la nouvelle traduction coordonnée par Jacques Aubert) : le tout extraordinairement vocal (on voudrait le travailler pour le dire ; l’idéal serait sans doute de s’y coller à plusieurs) et pourtant puissamment visuel, sorte d’équivalent parodique d’un choeur d’opéra ou de revue de music-hall, dans un chapitre qui abandonne complètement le registre de la narration romanesque traditionnelle pour explorer les ressources croisées de l’écriture théâtrale et du montage cinématographique.

Ah, comme on est loin de l’écriture académique, prudemment policée, d’une nonchalance de bonne compagnie, de notre Anatole  national !

James JoyceUlysse, nouvelle traduction coordonnée par Jacques Aubert,  Gallimard )

Additum –

Crainte d’avoir été injuste envers Anatole, j’ai jeté un coup d’oeil, sur Wikisource aux Opinions de Jérôme Coignard , un de ses plus estimés ouvrages. C’est épouvantablement ennuyeux. Le goût impénitent pour le bavardage qui gâte tant de ses livres y produit ses effets pernicieux. On a l’impression que, dans ce livre où l’invention romanesque est réduite à sa plus simple expression, Anatole écrit comme, probablement, il causait ; plutôt que d’un roman, on pourrait d’ailleurs parler de causerie, sommairement mise en scène. Ce n’est pas que les idées que l’auteur défend soient dépourvues d’intérêt, mais tout est noyé dans le robinet d’eau  tiède d’une écriture prolixe et sans énergie. Le style d’Anatole France m’apparaît comme le parfait repoussoir d’une véritable écriture d’écrivain.

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