Marc Aurèle : être à la fois empereur et honnête homme

Au temps où, avec quelques élèves, en forêt domaniale de l’Estérel, nous dégagions les modestes vestiges d’une huilerie gallo-romaine, occupée au long du IIème siècle, nous trouvâmes une monnaie de bronze frappée à l’effigie de Faustine la Jeune, la fille d’Antonin le Pieux et l’épouse de Marc-Aurèle. C’est même cette monnaie qui nous fournit un terminus post quem pour ce site ; dépendant probablement d’une grande villa située à quelques kilomètres, il est un modeste témoin, parmi tant d’autres, de la prospérité de la Provence au siècle des Antonins. L’arrière-pays du golfe de Fréjus était à l’époque couvert de cultures, notamment d’oliveraies, sur des terres qu’ensuite, et pour près de deux millénaires, la forêt et le maquis ont reprises, jusqu’à une époque toute récente (les années soixante du siècle dernier), quand se sont multipliés lotissements et résidences.

Marc Aurèle, dans ses Pensées pour moi-même, écrites en grec, nous a laissé le portrait de son beau-père et prédécesseur, Antonin le Pieux :

 » Agis en tout comme disciple d’Antonin : vois son effort pour conformer ses actes à la raison, son égalité en toute chose, sa piété, sa physionomie calme, sa douceur, son mépris d’une vaine réputation, son désir de saisir les réalités ; il n’aurait rien laissé passer, sans en avoir d’abord une vue nette et une idée claire ; il supportait les reproches injustes, sans y répondre par des reproches ; il ne mettait de hâte en rien ; il n’admettait pas les calomnies, mais il appréciait avec exactitude les caractères et les actes. Il n’était ni injurieux ni poltron ni soupçonneux ni phraseur ; il se contentait de peu pour son habitation, ses couvertures, son vêtement, sa nourriture et son service ; il était laborieux et patient ; grâce à la simplicité de son régime, il pouvait rester jusqu’au soir, sans même avoir besoin de rendre les résidus de ses aliments en dehors de l’heure habituelle ; il était sûr et constant dans ses amitiés ; il supportait qu’on s’opposât en toute franchise à ses opinions et il était content si on lui montrait un meilleur parti ; il était pieux sans superstition ; puisse la dernière heure survenir pour toi avec une conscience aussi pure que la sienne .  »

Portrait fidèle d’Antonin  le Pieux, portrait du chef d’Etat idéal, autoportrait indirect de Marc Aurèle lui-même, portrait de l’honnête homme que chacun peut prendre pour guide de sa propre vie, peut-être ce portrait est-il tout cela à la fois. On comprend en le lisant pourquoi le IIe siècle fut l’âge d’or de la Rome impériale. Contrairement aux empereurs Julio-Claudiens, orgueilleux descendants des plus fameuses gentes aristocratiques de la Rome républicaine, les Antonins surent conserver (sauf le dernier, Commode, qui semble avoir marché plutôt sur les traces de Néron) un sens de la mesure et de l’équilibre qu’ils doivent sans doute à leurs origines plus modestes, à une ascension sociale beaucoup plus récente, à une éducation soignée, dispensée par des précepteurs influencés par le stoïcisme. Les Pensées de Marc Aurèle, significativement écrites en grec, témoignent de l’étendue de sa culture ;  il regrette de ne plus pouvoir, par manque de temps, accorder à la lecture autant de place que dans sa jeunesse.

Cette éthique de l’honnête homme et du bon prince qu’incarna si bien Antonin le Pieux, Marc Aurèle y revient souvent au long des Pensées pour moi-même, comme à un leitmotiv favori, par exemple dans ce passage du livre X :

 » Une fois fixés ces noms, bon, consciencieux, véridique, prudent, bienveillant, magnanime, tâche de ne pas en changer ; et si tu les perds, reviens vite à eux. Prudent désigne, souviens-t’en,  l’attention minutieuse au détail, qui ne se laisse pas distraire ; bienveillant, l’accueil fait volontiers à ce que nous attribue la nature universelle ; magnanime, l’effort de notre pensée pour surmonter le mouvement, doux ou rude, de la chair, l’opinion, la mort et choses pareilles. […] Transporte-toi donc dans ce petit nombre de noms ; si tu peux y rester, restes-y ; c’est comme si tu avais émigré dans les îles des Bienheureux ; si tu t’aperçois que tu bronches et que tu es à bout de forces, aie le courage d’aller dans un coin où tu te domineras, ou même quitte tout à fait la vie, sans colère, simplement, librement, discrètement, ayant fait au moins dans ta vie ce seul acte, la quitter ainsi.  »

Car à quoi bon vivre, si ce n’est pour répondre à la vocation de l’homme tel que la nature a voulu qu’il soit : un être raisonnable et sociable. La raison, faculté reine, d’essence divine, guide l’homme sur le chemin de la vérité, de la mesure, de la bienveillance, de la bienfaisance envers ses frères humains.

Or « le mal et le bien d’un être raisonnable et sociable n’est pas dans ce qu’il éprouve, mais dans ce qu’il fait, de même que la vertu et le vice ne sont pas dans les sentiments, mais dans les actes.  » L’éthique de Marc Aurèle est une éthique de l’action, et de l’action dans le présent. Nous n’avons aucune prise ni sur le passé ni sur le futur. Ils ne sont que néant. Seul existe le présent, seul terrain de l’action parce que seul terrain de notre réalité d’êtres vivants. Les Pensées ne cessent de nous rappeler l’insignifiance de l’existence humaine dans sa brièveté, vouée à l’oubli.  » La durée de la vie humaine ? Un point. Sa substance ? Fuyante. La sensation ? Obscure. Le composé corporel dans son ensemble ? Prompt à pourrir. L’âme ? Un tourbillon. Le sort ? Difficile à deviner. La réputation ? Incertaine. Pour résumer, au total, les choses du corps s’écoulent comme un fleuve ; les choses de l’âme ne sont que songe et fumée, la vie est une guerre et un séjour étranger ; la renommée qu’on laisse, un oubli « .

Donc, « agir, parler et penser comme si, dès maintenant, tu pouvais cesser de vivre « .

 » Respecte ta faculté de juger ; il y a tout en elle pour que le jugement de ta raison ne perde plus sa conformité à la nature et à la constitution d’un animal raisonnable. […] Jette donc tout, ne garde que ce peu de chose. Et encore souviens-toi que chacun ne vit que dans l’instant présent, dans le moment ; le reste, c’est le passé ou un obscur avenir. Petite est donc l’étendue de la vie ; petit, le coin de terre où l’on vit ; petite, la plus longue renommée dans la postérité ; elle dépend de la succession de petits hommes qui vont mourir très vite et qui ne connaissent ni eux-mêmes ni ceux qui sont morts il y a longtemps.  »

Bien que, sur le terrain de la physique et de la métaphysique, Marc Aurèle hésite visiblement à trancher entre l’idéalisme de Platon et des Stoïciens et l’atomisme matérialiste de Démocrite et d’Epicure, il penche cependant vers un quasi dualisme qui accorde à l’esprit-raison, faculté divine, la primauté sur le corps. Le corps :  » tout cela, c’est de la saleté, du sang impur dans un sac « .

Pour lui, l’esprit guidé par la raison est toujours capable d’évacuer toute pensée induite par les vices et les faiblesses qui entraveraient son aspiration à la vertu et à la sagesse.

 » Souviens-toi que ta volonté raisonnable devient invincible, lorsque, ramassée sur elle-même, elle se contente d’elle-même, ne faisant rien qu’elle ne veuille, même si sa résistance n’est pas raisonnée. Que sera-ce donc lorsqu’elle emploie la raison et l’examen dans ses jugements ? Aussi la pensée libérée des passions est une forteresse ; il n’y a rien de plus solide en l’homme ; elle est un refuge où il est imprenable.  »

C’est un idéal que décrit là Marc Aurèle, non la réalité des choses. L’exemple d’Hadrien chez qui, sur la fin, la maladie altéra gravement sa capacité à gouverner en prince raisonnable et sage montre à quel point un tel idéal est à peu près inatteignable. Je trouve plus convaincante  la position de l’épicurisme, telle qu’elle est présentée par Lucrèce, pour qui la première condition de la sérénité, c’est l’absence de souffrance physique.

Avec Marc Aurèle, la philosophie antique jette ses derniers feux. Encore un peu plus d’un siècle et le triomphe du christianisme sonnera son glas, pour plus d’un millénaire. Heureusement, la Renaissance, si bien nommée, a mis fin à cette longue période de régression de la pensée libre, et depuis, nous pouvons à nouveau puiser dans ces merveilles et nous en inspirer pour conduire notre vie. Les sagesses antiques, qu’il s’agisse du stoïcisme ou  de l’épicurisme, sont des sagesses à hauteur d’homme. Se passant du secours douteux de toute « Révélation », elles sont le produit du libre effort des hommes pour penser leur condition. C’est pourquoi elles restent actuelles. Elles n’ont pas fini de nous attirer et de nous interpeller.

Marc Aurèle,  Pensées  , traduit du grec par Emile Bréhier  ( Folio / sagesses )

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