Mais qui donc était Néron ?

Néron , le dernier des empereurs julio-claudiens, dont le règne dura quatorze ans  ( de 54 à 68, année de son suicide ) a laissé  dans l’histoire la figure d’un monstre : assassin de sa mère, de son frère par adoption  Britannicus, organisateur de l’incendie de Rome et de la première persécution des chrétiens qui s’en suivit, ordonnateur de multiples proscriptions et exécutions (parmi ses victimes, Sénèque, son précepteur et conseiller, qu’il contraignit au suicide, de même que le poète Lucain), il déconsidéra  en outre la majesté impériale en se produisant comme chanteur et acteur sur les scènes de théâtre.

En réalité, l’essentiel de ce que nous savons de sa personnalité et des événements de son règne, nous le tenons de deux historiens qui ont écrit plusieurs décennies après sa mort : Tacite, dont les Annales datent de 110, sous le règne de Trajan, et Suétone, qui rédigea sa Vie des douze Césars vers 130, sous le règne d’Hadrien. Mais nous ne savons rien de leurs sources. Ni les textes des historiens auprès desquels  Tacite dit s’être documenté ni les archives de l’Etat romain (dans lesquelles Suétone, qui fut le secrétaire d’Hadrien, a peut-être puisé) ne nous sont parvenus.

L’étude de Donatien Grau, Néron en Occident / Une figure de l’histoire, récemment parue, ne vise pas à atteindre, sinon de façon marginale, une « vérité » historique du règne de Néron, vérité probablement à jamais inatteignable, en l’absence de documents irréfutables, mais se propose de cerner les successives images de sa personnalité et de ses actes publics et privés, depuis le début de son règne jusqu’à l’époque contemporaine, ainsi que leur importance dans l’imaginaire occidental, non seulement par les textes des historiens, mais par les oeuvres littéraires et artistiques.

Certes, nous possédons des documents datant du règne de Néron. Ce sont, pour l’essentiel :

— des bustes de l’empereur qui, contrairement à l’usage en vigueur sous ses prédécesseurs, ne semblent pas idéalisés.

— des émissions monétaires nombreuses qui nous transmettent une image positive du pouvoir impérial ; l’abondance très remarquable des monnaies de bronze semble correspondre au souci de l’empereur de s’appuyer sur le peuple ;

— un document épigraphique de grand intérêt, trouvé en Grèce, copie d’un discours de Néron aux Grecs, auxquels il venait d’accorder la liberté et l’exemption d’impôts, en 66 ;

— trois textes littéraires :

   — un poème satirique, l’Apocoloquintose, dirigé contre Claude, le prédécesseur de Néron, attribué à Sénèque ;

   — le De Clementia (vers 56), du même Sénèque ;

   — la Pharsale (vers 62), du poète Lucain.

Ces trois textes proposent de Néron une image des plus flatteuses, le présentant comme un nouvel Auguste, plus remarquable encore que le fondateur de l’Empire, et ouvrant à Rome les perspectives d’un nouvel Âge d’or.

Au total, les documents de l’époque de Néron parvenus jusqu’à nous ( discours de Néron aux Grecs, émissions monétaires, textes littéraires ) donnent tous du dernier des Julio-Claudiens une image positive, mais tous ont été produits par l’administration impériale ou par des écrivains introduits dans le cercle des intimes de l’empereur.

Tout change avec la chute de Néron et l’avènement de Vespasien, le premier empereur flavien. Donatien Grau accorde un rôle-clé à une tragédie prétexte (ainsi nommée parce que les acteurs portaient la toge prétexte, costume des citoyens romains), longtemps faussement attribuée à Sénèque, mais qui fut sans doute écrite au début du règne de Vespasien. Son titre, Octavie, désigne son personnage principal, l’épouse de Néron, dont il divorça pour épouser Poppée. On y assiste à un renversement de l’image de Néron proposée par Sénèque et Lucain dans les textes cités plus haut. L’appartenance de Néron à la lignée impériale y  est contestée, et l’image du  tyran pervers et sanguinaire s’y impose. Elle ne cessera plus de prévaloir, dès avant Tacite, dans les textes de Martial, de Stace ou de Pline l’Ancien, au temps des Flaviens et sous les premiers Antonins.

Cette mutation spectaculaire est contemporaine d’autres mutations, historiquement vérifiables celles-là, que pointe Donatien Grau. La chute de Néron coïncide avec la fin de la domination des grandes gentes , la gens Julia  ( César, Octave ), la gens Claudia ( Caligula, Tibère, Claude ), la gens Domitia (Néron). Les empereurs des dynasties suivantes seront d’extraction beaucoup plus modeste. Une autre mutation est celle de la promotion des provinces : la révolte de Civilis suit immédiatement la chute de Néron. Les empereurs Antonins seront d’origine espagnole, les Sévère d’origine africaine.

Il était donc peu probable que Néron trouvât grâce auprès d’historiens dont le rôle fut de constituer une vulgate favorable aux empereurs qui devaient leur pouvoir à sa chute. Quand on lit les Pensées de Marc Aurèle, l’image du bon prince qui s’y dessine, notamment dans le portrait d’Antonin le Pieux, son prédécesseur et beau-père, est aux antipodes de celle que Tacite et Suétone ont construite des Julio-Claudiens, image essentiellement négative, qui ne concerne pas seulement Néron, mais aussi ses prédécesseurs, Claude, Caligula, Tibère et même Auguste. Or Tacite et Suétone occupèrent  de hautes fonctions auprès des empereurs Antonins, le premier sous Trajan, le second sous Hadrien, dont il fut le secrétaire. Une raison supplémentaire pour douter de leur impartialité.

Cette vulgate,  nous la devons pour l’essentiel à Tacite. Les scènes que tout le monde a en mémoire, l’assassinat d’Agrippine, celui de Britannicus, Néron jouant de la lyre devant l’incendie de Rome, Néron livrant les chrétiens au supplice, Néron imposant le suicide à Sénèque, à Lucain, compromis dans la conjuration de Pison, se trouvent dans les Annales. Mais nous avons de bonnes raisons de mettre en doute la vérité historique des récits dramatiques soigneusement mis en scène par Tacite, selon une technique toute théâtrale. On a pu prouver, notamment, que l’épisode de la mort de Britannicus n’a pas pu se passer comme l’évoque le grand artiste qui inspira à Racine une de ses plus célèbres tragédies, à Busenello, le livret du Couronnement de Poppée, de Monteverdi. Faire une confiance aveugle dans les récits de Tacite, ce serait d’autre part oublier que, pour les Romains, écrire l’histoire, c’est d’abord l’art de raconter des histoires, en usant de toutes les ressources de la rhétorique, c’est ensuite conférer à ces histoires une fonction édifiante : à cet égard, l’image de Néron telle que Tacite la dessine, c’est d’abord l’image du mauvais prince. Le Néron de Tacite cumule sur sa personne tous les défauts dont le bon prince doit soigneusement se garder. Il est l’exact opposé du prince idéal qu’au début de son règne, Sénèque et Lucain célébraient dans la personne de Néron.

Il y a donc lieu  de se défier du témoignage de Tacite, comme de celui de Suétone, qui  doit d’ailleurs beaucoup à son prédécesseur. Le Néron de Tacite et de Suétone est une figure construite, selon des exigences et des règles qui n’ont que fort peu à voir avec  celles auxquelles devrait se plier, à nos yeux, toute enquête historique sérieuse.

C’est pourtant dans sa Vie de Néron que Suétone nous livre un témoignage personnel étonnant, propre à nous faire douter de la fiabilité de l’ensemble de son récit . Le voici, tel que le cite Donatien Grau :

 » Il mourut dans la trente-deuxième année de son âge, le jour où jadis il avait assassiné Octavie, et ce fut la cause d’une telle joie publique que le peuple revêtit le bonnet de liberté et courut par toute la ville. Et pourtant il ne manqua pas de personnes pour, pendant longtemps, décorer sa tombe de fleurs de printemps et d’été, pour placer aux rostres tantôt des portraits de lui en toge, tantôt ses décrets, comme ceux d’un homme vivant, qui reviendrait bientôt pour causer la perte terrible de ses ennemis. Et même, Vologèse, roi des Parthes, quand il envoya des ambassadeurs au Sénat pour renouveler son alliance, pria fortement pour que l’on rendît hommage à la mémoire de Néron. Et même, vingt ans plus tard, quand j’étais jeune homme, un homme d’origine incertaine apparut, prétendant être Néron, et le nom avait une telle faveur auprès des Parthes qu’ils le défendirent avec force et ne le remirent qu’avec peine « .

Apparemment qu’il ne manquait pas de citoyens romains et d’étrangers pour regretter la mort du « tyran » et pour penser que son gouvernement n’avait pas été aussi calamiteux que cela. Néron fut incontestablement un empereur populaire, et peut-être pas seulement parce qu’il s’attacha à gagner les faveurs de la plèbe romaine en flattant ses passions les plus vulgaires.

Dans l’Empire devenu chrétien, la figure de Néron connaît de nouveaux avatars. Celui en qui Sénèque voyait l’initiateur d’un nouvel Âge d’or en redevient en effet l’annonciateur, mais dans le rôle de l’Antéchrist, annonciateur de l’approche du règne du Christ. Peu à peu, dans la littérature médiévale, quand les récits des historiens romains du IIe siècle cessent d’être lus, la figure de Néron cesse d’être celle d’un personnage historique  ; il devient un monstre sorti des enfers, entité mythique inhumaine. Il faudra attendre la Renaissance et les humanistes pour qu’il récupère son historicité et son humanité, et pour que de nouvelles interprétations de son personnage et de son rôle se succèdent à foison jusqu’à nos jours, sous la plume des dramaturges, des romanciers, des historiens, inspirant aussi de très nombreux peintres et cinéastes : un corpus impressionnant qui fait de lui sans doute le personnage historique qui a le plus durablement fasciné l’Occident. Mais presque toujours dans les limites de la vulgate fixée entre 69 et 200 après J.-C., par des gens qui, à défaut de faire preuve des qualités que nous attendons aujourd’hui des historiens, furent en tout cas d’excellents raconteurs d’histoires, dont les solides scénarios ont fait jusqu’à nos jours le bonheur de tous ceux qui, à leur tour, au fil du temps, se sont laissés fasciner par ce personnage hors-normes dont ils ont voulu, eux aussi, raconter l’histoire.

Donatien Grau ,  Néron en Occident / Une figure de l’histoire  (Gallimard / Bibliothèque des idées)

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