» L’homme Moïse et la religion monothéiste « , de Sigmund Freud : d’une fiction l’autre

Nous n’accordons  tant de respect aux récits bibliques que parce qu’ils sont associés depuis près de deux millénaires à notre culture. En réalité , dans leur quasi-totalité, ils sont inaccessibles à la vérification historique et l’on doit les considérer comme un ensemble de fictions légendaires (ayant partiellement, peut-être, en partie, une origine historique). On se demande comment une foultitude de gens,  qu’on aurait tort de prendre tous pour des imbéciles, ont si longtemps cru et continuent de croire à d’invraisemblables billevesées auxquelles Voltaire a depuis longtemps  réglé leur compte dans les articles réjouissants de son Dictionnaire philosophique (1765) , par exemple dans l’article Genèse .

En réalité, il n’y a aucune différence de statut entre les récits bibliques et d’autres récits légendaires appartenant à d’autres cultures, comme les récits védiques pour l’Inde ancienne ou les mythes des civilisations précolombiennes. Pour les uns et pour les autres, la question est au fond la même : il s’agit de savoir quelle forme de vérité on peut extraire de ces diverses mythologies.

Le personnage de Moïse apparaît dans le Livre de l’Exode , combinaison de textes d’époques diverses, dont les plus anciens semblent avoir été rédigés à la fin du VIIe siècle av. J.-C. Il est probable que certains éléments des récits concernant Moïse aient été empruntées ( notamment l’épisode de Moïse sauvé des eaux) aux récits légendaires concernant le roi Sargon d’Akkad (fin du IIIe millénaire). Leur mise en forme, peut-être à la cour du roi Josias, aurait au moins partiellement obéi à des préoccupations de propagande.

On s’accorde aujourd’hui à reconnaître que l’historicité de la figure de Moïse est inatteignable et qu’il faut la considérer comme celle de d’un héros choisi comme fondateur d’un peuple, à l’instar d’un Romulus ou d’un Thésée.

Diverses hypothèses visant à situer historiquement l’époque de l’exode d’Egypte ont cependant été échafaudées ; elles varient entre le XIVe siècle avant J.-C et le XIIe siècle. C’est le  cas de l’hypothèse proposée par Sigmund Freud dans l’Homme Moïse et la religion monothéiste, recueil de textes ( articles, projets de préfaces) rédigés entre 1934 et 1939. Selon lui, Moïse était un Egyptien (son nom est très probablement dérivé d’une racine égyptienne signifiant « l’enfant », et qu’on retrouve notamment dans le nom de divers pharaons (Thoutmosis, Ahmosis, etc.). Selon Freud, Moïse aurait été un haut dignitaire, disciple du roi « hérétique » Akhenaton qui, au XIVe siècle avant J.-C. , tenta d’imposer à l’Egypte un monothéisme que la  résistance des prêtres d’Amon, et l’incompatibilité radicale avec des croyances depuis  longtemps ancrées dans la religion égyptienne (le culte des morts, en particulier) firent échouer.

Après la mort d’Akhenaton, Moïse aurait su convaincre les membres d’une tribu sémite installée en Egypte d’adhérer au culte d’Aton (dont Freud croit pouvoir retrouver le nom dans celui d’Adonaï, un des trois  noms de Dieu dans la Bible), qui serait donc à l’origine du monothéisme juif (en admettant que le culte d’Aton lui-même ne soit pas dérivé de croyances monothéistes encore plus anciennes et non égyptiennes, ce que le texte de Freud suggère à plusieurs reprises). Puis, il aurait quitté l’Egypte à leur tête.

Mais Moïse était un personnage autoritaire, intolérant et violent, et (toujours selon Freud, invoquant certains brefs passages de la Bible) les Juifs se seraient révoltés contre lui et l’auraient tué.

Quelques générations après cette liquidation, la religion juive aurait pris l’essentiel de sa forme définitive à l’issue d’un compromis entre les héritiers spirituels du premier Moïse, auxquels Freud identifie la caste des Lévites, et d’autres Juifs, sectateurs d’un dieu du Sinaï , Yahvé , dieu autoritaire et violent ( à l’inverse d’Aton). Freud suppose alors l’existence d’un autre Moïse, celui qui serait allé récupérer les tables de la Loi au sommet du Sinaï ( montagne dont la nature volcanique éclairerait certains détails du récit biblique).

Quand on lit ce qu’écrit Freud des récits bibliques concernant Moïse et des origines de la religion juive, on se dit que, si lesdits récits  relèvent de la fiction légendaire, l’interprétation qu’il en propose n’en relève pas moins. Sa reconstruction est à peu près complètement dépourvue de la moindre amorce de preuve, si l’on excepte quelques hypothèses lexicologiques et quelques brefs passages de la Bible, historiquement invérifiables.

On peut se demander, dans ces conditions, pourquoi Freud a consacré autant de temps et autant de textes à développer de pareilles affabulations. Il faut cependant souligner l’inachèvement de l’Homme Moïse et la religion monothéiste, qui n’est que le regroupement d’une série d’articles et de projets de préface. Le livre apparaît sous cet angle comme l’esquisse d’un ouvrage plus rigoureux que Freud n’eut pas le temps de mettre en forme.

Ce qui est certain, en tout cas, c’est que Freud, qui n’était pas historien, ni linguiste, ni ethnologue, ni spécialiste des cultures de l’Orient ancien, ne prétendait aucunement démontrer l’historicité de sa thèse, mais qu’il la présente plutôt comme une hypothèse de travail, dont l’intérêt serait de contribuer à dévoiler une vérité essentielle contenue dans ces textes anciens, à condition de ne pas se laisser impressionner par le caractère sacré qu’ils auraient aux yeux de certains (Freud ne se faisait, avec raison, aucune illusion sur la réception de ses articles par les Juifs orthodoxes !).

C’est donc vers la psychanalyse qu’il faut se tourner pour comprendre des récits dont la critique voltairienne, notamment, a méconnu le  sens et la cohérence. Leur vérité intime n’a rien d’historique : elle est d’ordre psychologique et anthropologique.

A plusieurs reprises, Freud insiste sur la nécessité de relier ses analyses et ses hypothèses à celles du livre dans lequel, pour la première fois, il s’interroge sur l’origine et la nature des croyances religieuses de l’humanité, Totem et tabou (1913).

Tout remonterait, selon lui, à la horde primitive, et au meurtre du père par des fils exclus du pouvoir et du partage des femmes. Cette « scène primitive » aurait donné naissance à la fois aux premières sociétés humaines, distinctes des sociétés animales, aux premières cultures, aux premières croyances religieuses.

Mais, pour Freud, ce qui explique surtout la puissance et le succès de mythes comme celui de Moïse (sans oublier celui d’Oedipe!), c’est que chacun peut retrouver, dans son histoire personnelle, telle que la psychanalyse la reconstitue, les étapes de la « véridique » histoire du héros telle qu’il croit pouvoir la reconstituer dans ses moments essentiels successifs. Ainsi, dans l’histoire des religions, la formation de la religion mosaïque lui apparaît comme une étape décisive dans la mesure où elle est centrée sur la figure du père (le christianisme et l’islam hériteront de cette innovation qui, selon Freud, a permis des progrès spirituels substantiels).

Le conflit infantile avec le père et sa résolution (ou ses résolutions boiteuses dans les névroses), est, selon Freud, la clé qui ouvre la compréhension, sinon de toutes les religions, du moins des trois monothéismes (des quatre, en comptant le culte d’Aton) nés au Moyen-Orient.

Dans cette perspective, la religion apparaît comme une tentative de résolution névrotique des difficultés engendrées par la nécessité du renoncement pulsionnel, condition de toute organisation sociale humaine. Freud appelle de ses voeux un temps où l’humanité sera capable de se guérir de ses névroses religieuses , de renoncer à la compensation symbolique et illusoire du renoncement à ses désirs narcissiques les plus fous, pour regarder le réel en face, et, surtout, pour s’en contenter.

Reste, évidemment, que le meurtre du père abusif dans la horde primitive n’est pas moins hypothétique qu’un Moïse costumé en haut dignitaire d’Akhenaton, et que la fameuse trilogie  ça / moi / surmoi, clé essentielle pour comprendre le devenir de l’individu humain comme des sociétés auxquelles il participe, ne l’est pas moins. Ce que L’Homme Moïse et la religion monothéiste met en jeu, ce n’est pas seulement la part et la nature de vérité que contiennent les mythes religieux, c’est la valeur qu’il faut accorder aux hypothèses de la psychanalyse elle-même sur la nature et le devenir du psychisme humain. Sur ce terrain, le débat n’est pas tranché, il s’en faut.

Au total, si l’interprétation freudienne de la genèse de la religion mosaïque laisse le lecteur sur sa faim, c’est d’abord parce qu’elle soumet les textes bibliques à des manipulations acrobatiques reposant sur des hypothèses à peu près dénuées de toute preuve. Ce n’est pas qu’elle soit dépourvue de vérité; au contraire, la nouveauté du regard freudien est pleine de force éclairante;  mais son approche est par trop univoque et trop simple pour démêler et éclaircir l’incroyable patchwork de textes issus de traditions diverses, rédigés à des époques différentes, dans des circonstances et des milieux différents, et qui ne peuvent être éclairés que par une recherche pluridisciplinaire.

Sigmund Freud,  L’Homme Moïse et la religion monothéiste ,  traduit par Janine Altounian, Pierre  Cotet, Pascale Haller, Christophe Jouanlanne, René Lainé, Alain Rauzy . Préface de Jean-Michel Hirt  ( PUF / Quadrige )

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