» Le Gaucher boiteux  » ( Michel Serres )

Quelle différence y a-t-il entre Emma Bovary, Neil Armstrong et le robot Philae sur sa comète Tchouri ?

Aucune. Notons qu’on pourrait remplacer Madame Bovary par Don Quichotte ou par Jean Valjean ou par un héros balzacien (Rubempré, Vandenesse…) .

Pour comprendre ce rapprochement apparemment farfelu, il faut réfléchir au sens qu’on donne habituellement à la fameuse réplique de Flaubert :  » Madame Bovary, c’est moi « . On la perçoit généralement comme un aveu personnel : à travers son personnage, l’auteur se livrerait à une confession plus ou moins discrète ; la littérature romanesque relèverait toujours ou prou de l’autobiographie masquée ou de l’autofiction. Je n’y tiens plus. Faut que je me lâche. Faut que je déballe. On connaît ça. On le connaît d’autant mieux qu’une certaine pratique universitaire a longtemps réduit et continue de réduire la fiction littéraire à ça. Untel, l’homme et l’oeuvre. L’homme, donc l’oeuvre.

Cela devient déjà un peu moins banal et plus intéressant si on comprend que,  par le truchement d’un (ou de plusieurs) personnage(s) romanesque(s), l’auteur cherche à explorer des régions de lui-même qu’il ignorait, ou connaissait mal, avant de se lancer dans l’entreprise ; la fiction y apparaît davantage comme un mode d’enquête, une technique exploratoire. C’est le rôle que, selon Jean-Michel Hirt, dans sa préface à L’homme Moïse et la religion monothéiste, Freud  lui assignait : «  au fil de son élaboration théorique, écrit-il, en décidant de prendre au sérieux la fiction littéraire, Freud va l’arracher au ghetto du divertissement dans lequel voulait l’enfermer le sérieux de la pensée scientifique. La fiction apparaît comme seule capable d’accueillir, par les formes culturelles qu’elle suscite, les motions pulsionnelles issues de la réalité psychique « .

Mais au fond, Flaubert dit « Madame Bovary, c’est moi  » comme les ingénieurs de la NASA pourraient dire  » Neil Armstrong, c’est nous » ou — mieux encore —  » Philae, c’est nous « .

Qu’est-ce à dire ? Que Neil Armstrong ou Philae sont des envoyés, des messagers, partis explorer des mondes où ceux qui ont  fait appel à leurs services ne pouvaient pas se rendre ; et que, de là-bas, ils envoient des messages, ils émettent des informations, sources d’un savoir nouveau.

Eh bien, un grand personnage de roman, comme Madame Bovary, Don Quichotte ou Lucien de Rubempré, c’est un envoyé de l’auteur, parti à sa place explorer, grâce aux pouvoirs de l’imagination, des terres encore inexplorées auxquelles l’auteur n’a pas directement accès. De là-bas, ils lui envoient des informations sur ce qu’ils ont vu et vécu.

Qu’est-ce qui peut bien arriver à une jeune fille très ignorante, très naïve et très idéaliste, bien décidée à ne pas croupir dans sa cambrousse normande ? Comment peut-on envisager son destin, compte tenu d’un certain nombre de paramètres ? C’est la question que s’est posée Flaubert en inventant Emma Bovary.

Un grand romancier est un explorateur d’inconnu armé de la méthode expérimentale. Voir la préface de Thérèse Raquin, de Zola. Mais pas seulement un explorateur d’inconnu : un inventeur d’inconnu, dans les deux sens du mot « inventeur ».

J’espère ne pas avoir trop déformé, en la résumant,  la pensée de celui qui nous décrit brillamment cette fonction de la littérature, la rapprochant ainsi des autres formes du savoir humain, notamment du  savoir scientifique : Michel Serres, dans son dernier ouvrage, Le Gaucher boiteux .

 » Au lieu de recopier, telles quelles, les listes  des manuels d’astronomie ou d’ichtyologie, mortelles d’ennui, Jules Verne crée des envoyés. Il expédie Nemo sous la mer, Barbicane dans l’espace, Arne Saknussem au « centre de la Terre », pour voir ce que lui ni nul ne pouvaient voir, peut-être même ne pourraient jamais observer, en ces lieux inaccessibles.  » Revenez le raconter », semble-t-il dire. Alors, rentré de voyage, le conteur incarne ainsi la synthèse des savoirs en route recueillis. Autant de messages dans le messager.

   Penser, inventer ou produire suppose un mouvement, un acte de sortie, d’extraction, comme de gésine, ici, d’expédition, de détachement ou d’envoi, de poussée en avant, d’externalisation.  »

Ainsi les personnages d’un grand romancier sont ses anges messagers , qu’il expédie aux quatre coins du monde à  la chasse aux informations :

 » Lorsque les hublots et les lunettes, lorsque des télescopes et les microscopes, même raffinés, ne suffisent plus, le curieux, le conteur, le savant, le théoricien… emploient des envoyés. Capitaine au corps des courriers du tsar, Michel Strogoff comparaît au Kremlin : « Allez donc en Sibérie, ordonne l’empereur, y voir ce que font les Tartares et y réparer ce qu’ils détruisent !  » Deux journalistes le suivent. « Partez sous la mer, dans l’espace, descendez les cheminées des volcans, pratiquez un regard dans l’enceinte isolée fermée des thermodynamiciens… pour y voir ce que je ne peux voir et revenez vite me le dire. Courez, chiens de berger, aboyez pour empêcher que les agneaux se noient ! Allez naviguer en Méditerranée, Ulysse, et revenez à Ithaque, porteur du portulan que tisse et défait Pénélope jour et nuit ; courez caresser Bérénice, Titus, et revenez déclamer en public et en vers alexandrins ce que coûtent à la chair les amours déchirées ; pleurez en veuvage, Andromaque, et regardez mourir ceux que vous tuez par devoir de mémoire ; partez pour le combat, Seigneur Cid ; expérimentez l’avarice, Harpagon ; courez les routes, Jacques, en compagnie de votre maître ; souffrez en paternité, Goriot ; explorez Carthage, Salammbô… ! » Les personnages de littérature ne se conduisent-ils pas, eux aussi, comme délégués, messagers, comme autant de chiens autour du berger ? l’auteur les dépêche pour voir ce qu’il ne pourra jamais examiner de près. Il se dédouble, il s’externalise,   de sorte que cet autre, ce lieutenant, se met à écrire à sa place. Lieutenant de pensée, l’envoyé tient lieu d’auteur .  »

Il s’externalise… Depuis que l’homme s’est détaché de la condition animale, penser, c’est s’externaliser. Les premiers outils de silex, prolongement de la main, sont une première étape d’une externalisation du corps humain, toujours plus sophistiquée, du marteau à l’ordinateur. Externalisation, moyen d’agir sur le monde et de le connaître, condition et forme de la pensée. La littérature d’imagination est un des modes d’externalisation du cerveau humain, sur le mode virtuel.

Ainsi le romancier, le conteur, inventeur de fictions révélatrices de pans encore inconnus du réel, inventeur de réalités nouvelles, à la manière d’un Balzac ambitionnant de faire concurrence à l’état-civil, est-il classé par Michel Serres aux côtés des plus grands penseurs de l’humanité, un Platon ou un Einstein. Car dès l’incipit de son livre, l’auteur l’affirme avec force : « penser veut dire inventer« . On ne pense pas quand on se limite à répéter ou à gloser ce que d’autres ont pensé avant vous. On peut ne pas être d’accord avec une conception aussi radicale et limitative de la pensée ( « la pensée, la rareté », écrit d’ailleurs Michel Serres ). Après tout, parvenir à comprendre la pensée difficile d’un autre ( un raisonnement mathématique par exemple ) peut être considéré comme un acte de pensée à part entière, et certains commentaires vont parfois plus loin que l’original. Plus loin dans son livre, Serres va jusqu’à taxer d’inutilité les débats et même la critique; mais sans la critique, où en serait la recherche scientifique ?

Michel Serres ne tarde pas d’ailleurs à sembler s’éloigner de ces prémisses : «  Bactérie, champignon, baleine, séquoia : nous ne connaissons pas de vivant dont nous puissions dire qu’il n’émet pas d’information, n’en reçoit, n’en stocke ni ne la traite « . Or justement  » qu’est-ce que penser, sinon, au minimum, effectuer ces quatre opérations : recevoir, émettre, stocker, traiter de l’information ? Comme tous les existants ? Sans doute ne savons-nous pas vraiment que nous pensons comme le monde parce que nous vivons séparés de lui« . Dans ce cas, rien de plus banal ni de plus universel que la pensée . Définie de cette façon, elle n’est en rien un privilège humain.

 » Si penser signifie inventer, qu’est-ce à dire dès lors ? Emettre des informations de plus en plus rares, de plus en plus contrôlées à l’émission, de plus en plus indépendantes de la réception, du stockage et du traitement, de plus en plus en écart à leur équilibre, contingentes, ramifiées, gauches, boiteuses. Et, de nouveau, plonger dans les bifurcations, les ramifications du Grand Récit ou  de l’évolution « .

Le Grand Récit, c’est celui de l’Univers depuis ses origines, dans son insondable complexité. Depuis l’invention des premiers outils, des premiers mythes, l’humanité s’y est plongée, et elle continue de le déchiffrer. Mais jamais elle n’a disposé de moyens d’investigation aussi performants qu’aujourd’hui. Dans l’histoire de l’humanité, Serres distingue trois états : «  L’histoire des techniques se développe en trois temps. Des premiers outils, pierres taillées ou polies, jusqu’à Bélidor, l’ingénieur de L’Architecture hydraulique ( 1750), elle se réfère pendant des milliers d’années à la mécanique, au moins en principe : statique, cinématique, dynamique, y compris, d’Archimède à d’Alembert, celle des fluides. Par toitures, portages, transports, tractions humaines et animales, forages, labours, mines, canaux et barrages, le monde que cette période met en place, on a pu, avec raison, le dire froid. Certes, les humains faisaient depuis longtemps du feu, celui-ci servant à écarter les bêtes dangereuses, au chauffage, à l’éclairage, à la cuisson, mais aux forgerons aussi. La transition avec le stade suivant, celui, justement, du feu et de la thermodynamique, Carnot l’assume en définissant deux sources, comme s’il s’agissait d’un flux en chute. Voici le nouveau monde brûlant : moteurs, énergie, pétrole, électricité nucléaire, en somme la évolution industrielle — deux siècles de règne à peine. La seconde transition vers notre âge doux, Léon Brillouin l’assume en définissant l’information comme inverse de l’entropie, cette dernière issue, justement, de la thermodynamique. Trois ères en somme : mécanique, machines simples ; chaleur, moteurs ; âge doux, le nôtre, celui de l’information  »

Vision sans doute par trop optimiste : rien ne dit que la révolution industrielle n’ait pas encore de longs jours devant elle et qu’elle n’ait pas partie liée avec l’âge de l’information, qui risquerait de n’être alors qu’un âge moyennement doux.

Quoi qu’il en soit, cet âge de l’information qui, selon Michel Serres, ouvre à l’humanité des perspectives encore inconnues il y a seulement trente ans, c’est l’âge de l’ordinateur et, plus précisément, d’internet. L’informatique organisée en réseau mondialisé apporte au moins deux progrès décisifs : d’abord elle décharge le cerveau humain de la tâche harassante et lourdement accaparante de mémoriser. Tel Saint-Denis décapité portant sa tête sur la colline Sainte-Geneviève, nous posons notre cerveau- mémoire sur notre table, sous la forme d’un ordinateur. Tout le savoir humain est disponible, là, sur notre table, presque sans effort et presque instantanément. Autant de gagné pour l’exercice de la pensée dans ce qu’elle a de plus haut : l’invention. Ensuite s’ouvre une ère, jamais connue dans l’histoire de l’humanité, de démocratisation du savoir et des compétences. C’est la fin du modèle tour Eiffel, symbole de la révolution industrielle, symbole aussi de l’immémoriale organisation pyramidale des sociétés humaines :  » Pointue en haut, la tour Eiffel s’appuie sur une base large. Tous les gouvernements de l’histoire adoptent une forme analogue : en haut, peu de décideurs — rois, tyrans, familles d’aristocrates ou partis politiques, groupes de pression — et en bas, autant de sujets que les puissants aiment appeler citoyens. Les pouvoirs n’ont pas de mal à les tenir en main.

   Les réseaux d’aujourd’hui comportent, au contraire, autant d’émetteurs que de récepteurs. Cette authentique nouveauté, numérique pour le coup, laisse espérer que se rompe le cercle vicieux et enchanté de la politique et des médias dont la drogue endort lesdits citoyens « .

Il va de soi que la fin du modèle tour Eiffel ne menace pas seulement les pouvoirs politiques mais toutes les institutions, en particulier l’institution scolaire et universitaire. Que serait devenue Emma Bovary si elle avait eu le loisir de pianoter sur son écran de smartphone, comme n’importe laquelle de nos Petites Poucettes ?

Livre résolument optimiste que ce livre de Michel Serres, qui trouve souvent des accents lyriques et pleins d’émotion pour dire ses convictions et ses espérances : «  Qui, en effet, avant mon héroïne, pouvait annoncer, de soi, ces quelques devises-là ? Auguste, empereur de Rome, à qui Corneille, dans Cinna, fait dire :  » Je suis maître de moi comme de l’univers » ; Gengis Khan, cavalier conquérant, piétinant des milliers de cadavres ; Jules II, pape génial ; Louis XIV, Roi-Soleil ; tel milliardaire aujourd’hui …? En tout cas, des personnages rarissimes, tous absents de mes livres, tyrans, tueurs, malades mentaux du pouvoir, de l’avarice et de la cruauté, tous debout, statufiés sacrifiés, à la pointe aiguë de la tour Eiffel ou des pyramides d’Egypte, selon ce schéma, invariant durant des millénaires : nains jaunes juchés laminant des foules d’humains écrasés.

  Or désormais, innombrable nouveauté, plus de trois milliards de Petites Poucettes crient en temps réel cette devise altière devenue commune « .

Trois milliards de Petites Poucettes, et nous avec elles, qui entrons, les yeux grands ouverts, dans l’anti-caverne platonicienne, celle qu’imagina Jules Verne dans L’Etoile du Sud,  la caverne des merveilles immanentes inépuisables du monde réel. Nous sommes faits pour ces émerveillements-là. Notre devise n’est-elle pas celle de Baudelaire : « Au fond de l’inconnu, pour trouver du nouveau  » ?

Michel Serres , Le Gaucher boiteux, puissance de la pensée   ( Le Pommier )

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