» Pantagruel  » ( Benjamin Lazar / Olivier Martin-Salvan )

Au début du spectacle le narrateur déroule l’impressionnante et fantaisiste généalogie qui ouvre le Pantagruel : Untel engendra Untel qui engendra Untel qui [………] Untel qui engendra Grandgousier qui engendra Gargantua qui engendra Pantagruel; ainsi Rabelais place-t-il explicitement son récit sous le signe de l’engendrement. Tout récit romanesque original est un engendrement, celui-là plus que d’autres, sans doute ; en tout cas son auteur en avait probablement une conscience particulièrement aiguë.

Donc Rabelais engendra Alcofrybas Nasier qui engendra Gargantua qui engendra Pantagruel, dans un récit qui engendre aussi Picrochole, Frère Jean, Panurge, Epistémon et beaucoup d’autres. La fin du livre (et du spectacle) met en scène l’interdépendance du créateur et de sa créature; il devient la créature de sa créature, son parasite favori, il hante ses boyaux, chie dans sa gorge et parle par sa bouche.

Une  telle oeuvre était vouée à l’inachèvement: Gargantua engendre Pantagruel qui engendre le Tiers Livre qui engendre le Quart Livre qui engendre le Cinquième Livre , qu’à sa mort l’auteur laissa inachevé : work in progress .

A la toute fin du spectacle, l’interprète de tout ce beau monde annonce que la suite est à paraître, à la prochaine foire de Francfort. Ainsi cette belle adaptation du Pantagruel  — qui n’en est presque pas une, puisque les passages du texte retenus sont proposés  dans la langue originale, dont l’auditeur a l’occasion de goûter toute la saveur, toutes les saveurs plutôt — ne perd jamais de vue la nature de l’oeuvre : une histoire qu’un narrateur raconte, une histoire écrite mais très proche de l’oralité, dont cette interprétation actualise superbement le dynamisme et l’expressivité. Un texte qui ne cesse de célébrer les inépuisables ressources du langage, de tous les langages. Le français d’aujourd’hui paraît pauvre, comparé à l’extraordinaire richesse du  vocabulaire rabelaisien. Langage merveilleusement protéiforme, à l’instar de Panurge, génie polyglotte et homme aux mille tours, le plus emblématique , sans doute, des personnages rabelaisiens. Hélas, Malherbe vint.

Pour dire et  vivre ce texte exceptionnel, un comédien (et un seul) exceptionnel : Olivier Martin-Salvan, capable de tout faire : des dons comiques époustouflants, une gestuelle inventive, une voix puissante aux registres variés (il ferait sans aucun doute un excellent chanteur d’opéra). Deux excellents musiciens (excellents comédiens eux aussi) l’accompagnent dans ses évolutions, Benjamin Bédouin et Miguel Henry.

Mais ce serait une lourde erreur que de voir dans ce spectacle un quasi one man’s show et de croire que le metteur en scène, Benjamin Lazar, s’est contenté de mettre en valeur son comédien-fétiche. C’est tout le contraire. Certes, il fallait, pour interpréter ce texte, un comédien exceptionnel, capable de rester  au même niveau pendant près de deux heures; mais la nature du texte exigeait qu’il fût dit par un seul comédien. Alcofrybas Nasier, raconte les aventures des créatures sorties de son imagination, il les vit, il est ses créatures, dont il devient la créature. Il est le seul personnage de son histoire, unique et multiforme, comme les enfants doués pour raconter et se raconter des histoires savent faire. Il faut savoir tenir tous les rôles puisqu’on est tous les personnages à la fois.

En dépit de quelques baisses de tension, aux points de passage entre un épisode et un autre (1), le spectacle tient  le public en haleine tout du long. Tout y contribue : la puissance d’un texte qui alterne le réalisme le plus cru et le merveilleux le moins attendu, l’émotion grave et le délire le plus débridé, le burlesque franchement scatologique et la poésie ; l’interprétation contrastée, virtuose, d’un comédien inspiré ; les interventions musicales, non moins inspirées, qui nous  rappellent que la Renaissance française fut aussi une grande époque de la musique ; et une mise en scène brillante, dont le maître d’oeuvre sait que les plus belles trouvailles sont aussi les plus simples (mais encore faut-il les trouver!) : comme l’apparition de ce troupeau de méduses aériennes, simples ballons d’enfant aux mouvants rubans dorés, qu’un berger débonnaire de son bâton rassemble, inattendus  et ravissants moutons de Panurge.

Note 1

Les baisses de tension signalées plus haut ont peut être aussi pour origine le caractère relativement décousu des épisodes dans le Pantagruel de Rabelais. L’ouvrage, dont la publication précède de trois ans celle de Gargantua , est aujourd’hui plutôt moins lu et moins connu. Un coup d’essai qui n’est pas encore tout-à-fait le coup de maître que sera le Gargantua , mais qui célèbre puissamment ce qui est, entre toutes, la marque du génie rabelaisien : la royauté d’une verve langagière qui reste inégalée dans notre littérature. Il séduit et déconcerte à la fois son lecteur par sa diversité, par la difficulté aussi d’interpréter tel ou tel épisode , à tel point que, sur plus d’un point, les commentaires des « spécialistes » diffèrent du tout au  tout. Le montage réalisé par Benjamin Lazar laisse de côté  tel chapitre ou telle série de chapitres (la guerre contre les Dipsodes, par exemple), pourtant fort savoureux, réduit aussi l’importance  d’un personnage-clé, aussi actif que Pantagruel lui-même, Panurge. La contrainte du temps et le parti-pris de ne retenir qu’un seul comédien pour jouer tous les rôles expliquent et justifient certainement l’absence de larges zones du texte,  en dépit de leurs potentialités comiques et scéniques (le débat par signes de Panurge et de Thaumaste, entre autres). Du reste, tel épisode retenu par le metteur en scène n’est pas dans le Pantagruel : ainsi celui des paroles gelées, tiré du Quart Livre. De ce point de vue, ce spectacle, s’il constitue une excellente introduction au Pantagruel et à l’univers de Rabelais, ne saurait dispenser de la lecture du Pantagruel .

Pantagruel


Conception artistique et adaptation : Benjamin Lazar et Olivier Martin-Salvan

Comédien : Olivier Martin-Salvan

Musiciens : Benjamin Bédouin (cornets et flûtes) et Miguel Henry (luth et guitare)

Composition et direction musicale : David Colosio

Lumières : Pierre Peyronnet

 

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