La piste (4)

C’est à la cote 399 (pour un dénivelé total d’un peu moins de 500 m) que la piste prend une orientation plein Est, remontant en pente douce le vallon des Cinq Sèdes (j’ignore toujours la signification précise de ce toponyme). La remontée ménage d’abord des vues magnifiques vers le Nord, sur la plaine des Maures, puis les collines, puis les montagnes loin au-delà. C’est un pays en escalier : la plaine est à une centaine de mètres d’altitude, puis on entre dans un pays de collines qui portent les villages de Lorgues, de Salernes, de Flayosc; Plus au Nord, Aups et Tourtour sont dominés par les premières crêtes alpines, dont l’altitude moyenne est de 1000 m; puis c’est le plan de Canjuers bordé au Nord par le canyon du Verdon que surplombe une crête culminant à un peu plus de 1500 m. Plus au Nord, le chaînon suivant frise les 2000 m.

On rencontre, le long de la piste, des arbres fruitiers devenus sauvages, cerisiers ou pommiers, derniers témoins, avec des ruines perdues dans le sous-bois forestier un peu plus haut, de l’existence d’une ancienne ferme, au milieu d’une châtaigneraie qui, depuis longtemps, n’est plus exploitée. Il y a un siècle, le paysage devait être bien différent de ce qu’il est aujourd’hui, comme dans bien des endroits du Var où la forêt  — d’abord de pins, puis se diversifiant peu à peu — a colonisé les anciennes restanques qui d’ailleurs existent toujours, noyées dans la végétation. J’ai rencontré un jour dans ces parages un vieil homme, alerte nonagénaire, qui me confia être né dans cette ferme, avant de s’installer à la Garde-Freinet. Il avait fréquenté Rezvani, dans les années soixante; je ne sais plus quel combat  écologique ( la prévention des incendies sans doute ) les avait rapprochés. Le jour de notre rencontre, il cherchait ses chèvres égarées dans la forêt. En réalité, les chèvres n’existaient plus depuis longtemps mais c’était, selon son fils rencontré un peu plus tard, le prétexte qu’avait trouvé le vieil homme pour revenir en ces lieux , décor de sa jeunesse.

Puis la piste vire et s’en va plein Sud ; c’est le secteur le plus boisé, mélange de châtaigniers, de chênes verts, de chênes liège et de pins; on avance sous les voûtes feuillues dans un silence profond; dans la pente raide, en contrebas, une source, où ma chienne descendait boire; puis la piste remonte doucement, le long de la dernière crête, qu’elle rejoint, avant d’atteindre la route Marc-Robert, du nom d’un jeune pompier qui périt un peu plus haut, dans un incendie, dans les années soixante. Elle va du col des Fourches, dans les parages de Notre-Dame-des-Anges, à la Garde-Freinet;  ce n’est guère, elle aussi, qu’une piste étroite, fréquentée l’hiver par les chasseurs, et l’été par quelques touristes. A l’arrivée sur la crête,  le paysage de l’autre versant se découvre ; vallons et collines noyés dans la verdure se succèdent, presque vierges de toute construction humaine, mis à part les hameaux jumeaux de la Haute et de la Basse Court, sur la commune de la Garde-Freinet, jusqu’à la mer où, parfois, lent et majestueux, défile un grand bateau blanc. Là, sur un petit éperon rocheux qui domine la route (cote 598 m),  j’ai souvent rejoint mon cabinet de lecture, dans un creux à l’abri du vent mais pas de la lumière ni de l’azur ni des splendeurs : Proust, Joyce, Céline, Gracian et bien d’autres m’y tinrent compagnie, pendant que ma chienne, de son côté, méditait.

De l’autre côté de la route, à cinq cents mètres, dans la direction de la Garde-Freinet, pointe un grand rocher rouge. Un après-midi de printemps, j’aperçus au sommet deux silhouettes brunâtres, immobiles, que je pris d’abord pour de jeunes garçons. Les jumelles m’instruisirent de mon erreur : il s’agissait d’un couple d’aigles Jean-le-Blanc , au plumage fauve, sauf le poitrail blanc; l’un surveillait l’Ouest, l’autre l’Est. Puis il se rapprochèrent et l’un s’envola, pour s’immobiliser en un vol stationnaire à une dizaine de mètres au-dessus du rocher, battant lentement des ailes. Alors l’autre s’envola à son tour pour venir inscrire le battement de ses ailes exactement dans celui des ailes de l’autre; cela dura quelques dizaines de secondes. Ils se posèrent, se becquetèrent quelques instants, puis s’envolèrent et glissèrent dans le ciel pur vers la plaine des Maures, et je ne vis plus d’eux que deux lignes presque imperceptibles, jusqu’au moment où ils basculèrent vers les fonds et disparurent.

Mirabella meditans. (Photo : Eugène. Cliquer sur l’image pour l’agrandir)
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