La piste (3)

Cette partie de la piste est bordée de chênes-liège qui sont de véritables monuments naturels. J’en connais de plus vieux, dont les troncs massifs impressionnent, mais ceux-là, au plein de leur maturité, sont des merveilles d’équilibre harmonieux; ils sont la mesure du paysage. A l’époque où je découvrais la piste, il y a maintenant une bonne trentaine d’années, le liège était encore exploité — par des entrepreneurs venus d’Espagne ou du Portugal; mais voici bien longtemps que je n’ai plus rencontré leurs petits camions chargés d’écorce, et les troncs rouge-sang se font rares.

C’est là que, régulièrement, je fais halte, pour admirer l’ensemble du vallon profondément encaissé, borné en-haut par la crête; on dirait de deux cuisses charnues, largement écartées, genoux légèrement pliés, d’une belle femme; une futaie de châtaigniers occupe la place de la fourrure; au printemps, en l’absence de feuilles, elle est toute rose.

Au long de la piste, des châtaigneraies sont éparses; mais comme les chênes-liège, elles ne sont plus exploitées; les arbres vieillissent; seront-ils remplacés ?

Après quelques lacets, on atteint un torrent qui marque un coude après lequel la piste s’oriente au sud;

il forme de petites cascades qui jalonnent son parcours jusqu’à sa source, sous une crête adjacente; dans la vasque, au pied de la dernière cascade, une belle couleuvre se baignait un jour. Le vallon abrite au moins deux espèces de couleuvres : une couleuvre commune, vert d’eau, dont certains spécimens atteignent une taille respectable (un bon mètre et davantage), à moins qu’il ne s’agisse de la couleuvre de Montpellier, et la coronelle girondine, plus petite, couleur lie-de-vin foncée, une espèce que je n’ai rencontrée que là. L’été, j’en ai enjambé parfois; elles restaient parfaitement immobiles, et je crois que le danger, pour elles, venait moins de mon passage, que du ciel, où rôdent les rapaces, aigles et busards.

Les schistes métamorphiques de cette partie des Maures sont réputés être pauvres en fossiles. En explorant de petits éboulis récents, au pied des pentes, le long de la piste, j’en ai  pourtant trouvé quelques uns (huîtres et coquillages d’assez belle taille). Les roches des Maures ayant été métamorphisées à l’époque hercynienne ( environ 350 MA ), j’en déduis que mes coquillages vivaient aux temps siluriens (entre 450 et 400 MA) . Au-dessus de mes petits éboulis fossilifères, les premiers narcisses pointaient, l’autre jour, leurs têtes blanches.

Remontant cette section N/S, on atteint un virage formant belvédère; on fait face à un vallon adjacent dont le torrent, assez abondant, forme des vasques où l’on peut encore se baigner au début de l’été; il est bordé au Nord par un diverticule de la crête bordière du vallon principal, formant une petite avancée rocheuse au-dessus du vallon principal; cette pointe est recouverte d’un amoncellement de grosses pierres, de forme approximativement ronde, qu’un observateur distrait pourrait prendre pour un éboulis; mais aucune pente escarpée ne le domine; il ne peut s’agir d’un éboulis. De plus, on constate à la jumelle que les pierres semblent disposées régulièrement, par assises successives. Un jour que je conversais, au bord de la piste, avec un chasseur qui connaissait bien les lieux. Il m’apprit que, sur les cartes anciennes, l’endroit portait le nom de Dama Diaou , la Dame du Diable. Diable !… Ce genre de toponyme ne saurait laisser indifférent l’amateur de sites proto-historiques. Mon amoncellement de pierres — rondes, pas des schistes, plutôt du grès (apporté d’ailleurs ? du bas de la colline, là où les schistes hercyniens sont au contact avec les grès permiens de la plaine des Maures ?) est surmonté d’une sorte de table plate. J’ai parcouru les abords, à la recherche d’hypothétiques fragments de statue, sans rien trouver. Les mines du Pic Martin, au contact de la montagne et de la plaine, exploitées jusqu’au début des années soixante pour la fluorine, furent d’abord des mines de plomb argentifère, certainement exploitées dès l’antiquité. Un établissement gallo-romain a dû être implanté au bas de la colline; il en reste une fontaine creusée dans le roc, à la maçonnerie caractéristique. Depuis mon tumulus, on  jouit d’une vue magnifique sur la plaine des Maures, jusqu’aux montagnes lointaines, encore enneigées. J’imagine qu’un chef local (le maître des mines ?)  a dû se faire enterrer là, bien avant l’arrivée des Romains. J’aimerais qu’on disperse mes cendres à cet endroit.

Remontant encore, on tombe sur des antiquités plus récentes : la carcasse d’une camionnette, virée au ravin escarpé, que j’ai bien entendu fini par aller fouiller; j’y ai trouvé le carnet d’entretien du véhicule; il attestait son appartenance au parc automobile d’une municipalité voisine, je ne dirai pas laquelle; puis la tonne d’un wagon-citerne installé là par les pompiers, sans doute récupéré dans les stocks de la Reichsbahn à titre de dommages de guerre; sur ses flancs on pouvait lire en lettres blanches Nun für lebensmitteltransporte  (seulement pour le transport à moyenne distance de denrées périssables). A la saison, les chasseurs y accotaient de vieux matelas pour y faire reposer leurs chiens. Ce vénérable monument n’est plus visible depuis peu, remplacé par deux tonnes en meilleur état. L’endroit est propice au repos; il est au point de rencontre de deux vallons, l’autre, non moins sauvage, descendant vers les Mayons, dominé par le relais de Notre-Dame-des-Anges. A chaque vallon sa dame suzeraine…

( A suivre )

Photo : Eugène. Cliquer sur l’image pour l’agrandir
Dama Diaou. Photo : Eugène. Cliquer sur l’image pour l’agrandir.
Bouquet printanier : euphorbe, bruyère, lavandula stoechas . Photo : Eugène. Cliquer sur l’image pour l’agrandir.

 

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