La piste (1)

 » Pour ceux qui y sont nés et y ont vécu, à mesure que les années passent, chaque quartier, chaque rue d’une ville  évoque un souvenir, une rencontre, un chagrin, un moment de bonheur. Et souvent lui-même est lié pour vous à  des souvenirs  successifs, si bien que grâce à la topographie d’une ville, c’est toute votre vie qui vous revient  à la mémoire par couches successives, comme si vous pouviez déchiffrer les écritures superposées d’un palimpseste. »

                                                                            ( Patrick Modiano, Discours  de Suède )

Ce que dit là Modiano ne vaut pas seulement pour une ville, mais peut s’appliquer à tous les lieux aimés, souvent fréquentés et parcourus au long d’une vie. Dans mon cas, c’est, entre autres, une piste, une simple piste forestière, qui a joué ce rôle d’ « accumulateur » de souvenirs.

J’ai vécu en la suivant, au long d’une bonne vingtaine d’années, quelques unes des plus belles heures de ma vie. Voici longtemps, déjà, que les chênes-liège et les chênes verts qui la bordent ne m’ont pas vu passer sous leurs ombrages. On ne peut pas toujours assouvir le désir de son coeur.

Il me faut la situer, tout d’abord, cette piste, et décrire un peu son parcours. Pour la rejoindre, il faut emprunter la petite route sinueuse qui relie le village des Mayons à la route qui descendant de la Garde-Freinet, permet de rejoindre le Luc ou Vidauban. Le départ est à peu près à mi-chemin de ce trajet.

Elle s’appelle la piste  des Cinq Sèdes. J’ai cherché à savoir, en vain jusqu’ici, ce que c’était que ces Sèdes : peut-être des arbres, mais lesquels? Il me semble qu’autrefois une pancarte portait le nom des « Cinq Cèdes ». J’ai pensé au cade, nom provençal du genévrier, mais c’est peu probable.

Aménagée pour permettre le passage des camions de pompiers, elle permet, partant de la plaine des Maures (altitude : +/- 100 m) d’atteindre l’une des crêtes principales du massif (altitude  moyenne : +/- 650 m), celle  qui porte le point culminant des Maures,  le sommet de la Sauvette, un peu à l’Est de Notre-Dame des Anges ; une petite route forestière, baptisée « route Marc-Robert », du nom d’un jeune pompier qui périt dans un incendie, relie le col des Fourches, à l’Ouest, au village de la Garde-Freinet, à l’Est. Vues imprenables, tout au long du parcours, au Sud sur tout le massif, au Sud-Est sur le golfe de Saint-Tropez, à l’Est/Nord-Est sur le Mercantour, au Nord sur les montagnes du Verdon, au Nord-Ouest sur les Luberons. A ne pas manquer, au bord de la route, le site de Rocher blanc. Rocher blanc le bien nommé est en fait un monocristal de quartz dont affleure une pointe fortement érodée, mais dont on peut suivre aisément en surface le pourtour hexagonal (longueur d’un côté : environ 2m50).

Longeant le vallon des Cinq Sèdes, la piste, serpentant dans la forêt de chênes, d’arbousiers et de pins, remonte, en un peu plus  de six kilomètres, la dénivellation de quelque 500 m entre la plaine et ses grès rouges permiens et la crête, en sinuant dans les escarpements de schistes bleutés hercyniens qui forment cette partie des Maures. Quand on regarde le massif de loin, depuis la plaine qu’il borde au Sud, il paraît noir, tant à cause de la couleur des roches que de son couvert forestier : d’où son nom.

On laisse la voiture, sous les grands chênes-liège, au départ de la piste. Une pancarte vous avertit que vous pénétrez dans un espace protégé : voici une vingtaine d’années, le Conservatoire du Littoral a racheté l’ensemble du vallon des Cinq Sèdes ( ou vallon de Saint-Daumas) à divers propriétaires privés. D’autres signalent, ça et là dans le couvert forestier, la présence (à la saison favorable) de plantes méditerranéennes caractéristiques. J’y ai cueilli des fraises des bois, suivi de gros lézards verts (de plus en plus rares), observé, à la tombée de la  nuit, tout en délaçant mes chaussures, des écureuils bondir allègrement au-dessus de ma tête, de ramure en ramure, mini-tarzans silencieux et joueurs.

En semaine, la piste n’est guère fréquentée. Je l’ai souvent remontée sans rencontrer personne. C’est le samedi, pendant la saison de chasse, qu’on y rencontre du monde : les membres des battues au sanglier, le plus souvent des gens du Cannet-des-Maures, au Nord, la commune dont le territoire est limité  au Sud par la crête. Du  bas de la piste, on entend parfois des salves, qui retentissent beaucoup plus haut dans le vallon. Cela me valut un jour, de partir au pas de course récupérer ma grande noiraude de chienne qui avait pris le parti de regagner la maison par la route : elle avait peur des coups de fusil. Ce n’était pas qu’elle ne fût pas douée pour la chasse, mais elle préférait chasser pour son compte, comme j’eus l’occasion de m’en apercevoir, peu de temps après l’avoir adoptée.

On monte d’abord tout droit, sur quelques centaines de mètres; sur la droite, la piste est bordée par un petit torrent profondément encaissé, témoignage de la violence des pluies d’automne et d’hiver, qui dévalent en flots brutaux les pentes raides du massif : les Maures sont une montagne jeune, née du soulèvement du soubassement hercynien sous l’effet du plissement pyrénéo-provençal, puis sous celui du plissement alpin il y a … pas si longtemps. J’ai rédigé naguère, pour l’encyclopédie Wikipedia, un article consacré au Massif des Maures;  j’y donnais des informations plus précises sur sa géologie et son histoire tectonique; l’essentiel de ce que j’y écrivais doit toujours s’y trouver.

On parvient au pied des premières pentes; là, la piste prend la direction de l’Est; on a laissé un peu plus bas, sur la droite, les fondations de bâtiments aujourd’hui disparus, où logeaient les mineurs du petit bassin minier (plomb argentifère, barytine, fluorine) situé à l’Est, au pied des pentes, entre la piste des Cinq Sèdes et la piste du Pic Martin. Ces mines ont dû être exploitées dès l’Antiquité, et sans doute bien avant la présence romaine. Elles ont définitivement (?) fermé il y a une cinquantaine d’années.

( A suivre

Rocher blanc. Au fond (à l’Ouest), Notre-Dame-des-Anges (photo : Eugène)
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