Plaisir à Lucrèce

 

 » Ce n’est pas une éloquence molle et seulement sans offense : elle est nerveuse et solide, qui ne plaît pas tant comme elle remplit et ravit les plus forts esprits. Quand je vois ces braves formes de s’expliquer, si vives, si profondes, je ne dis pas que c’est bien dire, je dis que c’est bien penser. C’est la gaillardise de l’imagination qui élève et enfle les paroles . « 

              ( Montaigne, à propos de Lucrèce ( Essais III, 5 )

De l’oeuvre considérable d’Epicure nous ne connaissons que de maigres fragments , par les citations qu’en fit Diogène Laërce ou par des fragments de papyrus, essentiellement ceux retrouvés carbonisés dans la villa « de Philodème » à Herculanum, et dont le déchiffrement se poursuit encore. De son maître ouvrage, De la Nature, qui comptait 37 livres, il ne nous reste que des passages d’une douzaine d’entre eux.

De ce naufrage, les ravages du temps, aggravés par la diffusion relativement confidentielle des écrits jusqu’à la révolution de l’imprimerie, ne sont pas responsables au premier chef. On sait que les oeuvres de Platon, d’Aristote ou de Plotin y ont beaucoup mieux résisté. Dans le cas d’Epicure, la disparition de la plus grande partie de son oeuvre est imputable à la victoire du christianisme. Il est clair que la diffusion des ouvrages d’un philosophe dont la doctrine était radicalement incompatible avec les saintes écritures était le cadet des soucis des copistes qui, dans les scriptoria des abbayes médiévales, reproduisaient les textes de manuscrits antérieurs. Il n’en reste pas moins que les deux manuscrits qui nous ont transmis le texte de Lucrèce et qui datent tous les deux des environs du IXe siècle ont été copiés (plutôt soigneusement) par des moines dans des abbayes du temps. Il y a là comme un paradoxe, une énigme, dont la résolution tient peut-être à la forme du texte plus qu’à son contenu : il était peut-être plus difficile de faire disparaître un poème unanimement considérée comme un des plus hauts  chefs-d-‘oeuvre littéraires de l’antiquité, de surcroît rédigé en latin, Le fait qu’ Epicure, en revanche, ait écrit en grec ( langue  moins maîtrisée par les moines du haut Moyen-âge ? ) n’est peut-être pas étranger au naufrage de son oeuvre. Mais même le vénérable et savantissime Alfred Ernout n’est guère disert là-dessus. Il est intéressant, toutefois, de noter que les plus anciens manuscrits conservés de Platon datent, eux aussi, de la fin du IXe siècle : l’époque carolingienne semble avoir été un âge d’or (relatif) de la diffusion du savoir; on célèbre d’ailleurs souvent la Renaissance carolingienne. Quant à l’origine des manuscrits antérieurs, aujourd’hui perdus (Constantinople ? pays d’Islam ?), la question est sans doute vouée à rester pour toujours sans réponse. Sur ces questions compliquées, Quattrocento, le livre de de Stephen Greenblatt, apporte de précieux éclaircissements. Son livre raconte la découverte, en 1417, dans une abbaye allemande, d’un manuscrit de Lucrèce par l’humaniste italien Poggio Bracciolini, qui en fit une copie ( le manuscrit qu’il copia est aujourd’hui perdu). Pendant, près d’un millénaire en tout cas, en dépit de la présence de plusieurs manuscrits dans diverses abbayes, personne n’a lu le De rerum natura.

C’est donc au De rerum natura de Lucrèce que nous devons une part majeure de nos connaissances sur l’épicurisme. Cela ne signifie pas pour autant que le poète latin fut un disciple d’Epicure de stricte obédience, cantonné à une tâche exclusive de vulgarisation, comme nous dirions aujourd’hui. Il est probable au contraire que le De rerum natura porte la marque d’une pensée philosophique originale. Quant à la part qui revient à la forme poétique dans l’élaboration de cette pensée, elle est certainement importante mais en rendre compte est délicat. Quoi qu’il en soit, Lucrèce est un poète-philosophe ou un philosophe-poète, comme on voudra. L’un ne va pas sans l’autre; l’un est indissolublement lié à l’autre. La Petite cosmogonie portative , de Raymond Queneau, renouera avec cette approche, mais dans une perspective de vulgarisation beaucoup plus nette que chez le poète latin, dont on sent plus d’une fois que l’argumentation passionnée, souvent polémique, est de première main.

C’est pourquoi il paraît indispensable d’aborder le De rerum natura, chaque fois qu’on le peut, dans la langue d’origine. Le latin de Lucrèce est  relativement facile, dès qu’on a un tant soit peu l’habitude de la lecture des hexamètres dactyliques, mais nombre de passages restent tout de même d’un abord ardu et d’une interprétation délicate, et il est bon de faire appel, dans ces cas-là, à une traduction « autorisée ». Il importe de bien la choisir. Celle du Livre de poche (Bernard Pautrat) transpose les hexamètres en alexandrins; elle donne souvent une idée convaincante du charme de la version originale, mais elle me paraît manquer plus d’une fois de la précision nécessaire, qu’on trouve davantage, à mon avis, dans la traduction de la Pléiade (Jackie Pigeaud). Le meilleur compromis me semble toutefois celui proposé par José Kany-Turpin pour GF (édition bilingue).

Lucrèce et la religion : le passage obligé

Sur le chemin de la libre réflexion philosophique et de la connaissance des choses, Lucrèce, comme avant lui Epicure, rencontre un obstacle massif et majeur : la religion. Il s’agit de faire sauter ce verrou, qui barre l’accès à la vérité. C’est pourquoi, aussitôt après la célèbre invocation à Vénus, qui ouvre l’ouvrage, le poète unit intimement l’éloge d’Epicure à la dénonciation de la religion. Héros de l’humanité, Epicure nous libère de la tyrannie qu’exerce la religion sur notre esprit, comme Ulysse libère ses compagnons de la tyrannie de Polyphème, comme Thésée libère les siens de celle du Minotaure.

Humana ante oculos  foede cum vita jaceret

in terris, oppressa gravi sub religione

quae caput a caeli regionibus  ostendebat,

horribili super aspectu mortalibus instans,

primum Graius homo mortalis tollere contra

est oculos ausus, primusque obsistere contra;

quem neque fama deum nec fulmina nec minitanti

murmure compressit caelum, sed eo magis acrem

inritat animi virtutem, ecfringere ut arta

naturae primus portarum claustra cupiret.

Ergo vivida vis animi pervicit, et extra

processit longe flammantia moenia mundi,

atque immensum peragravit mente animoque,

unde refert nobis victor quid possit oriri,

quid nequeat, finita poestas denique cuique

quanam sit ratione atque alte terminus haerens.

Quare religio pedibus subjecta vicissim

opteritur, nos exaequat victoria caelo.

( Alors que sous les regards, honteusement la vie gisait

sur la terre, écrasée sous le poids de la religion

qui montrait sa tête depuis les régions du ciel,

faisant peser de là-haut sur les mortels son horrible regard,

pour la première fois un Grec, un homme, un mortel, contre elle

osa lever les yeux  et le premier osa se dresser contre elle;

ni la renommée des dieux, ni les éclairs ni le grondement menaçant du ciel ne l’arrêtèrent

mais cela ne fit que rendre plus vive l’ardeur et plus grande la vigueur de son esprit,

au point que le premier il conçut le désir de faire sauter les verrous étroitement serrés des portes

de la nature.

Ainsi la force vive de son esprit vint à bout de tout

et il s’avança loin au-delà des flamboyants remparts du monde

et parcourut le tout immense, en pensée, en esprit,

et de là, vainqueur, il nous rapporte quelle chose peut naître,

quelle ne le  peut pas, et quelle raison enfin impose à toute chose une limite à son pouvoir et un terme profondément fiché en elle.

C’est ainsi que la religion, à son tour soumise, est foulée aux pieds

et que notre victoire fait de nous les égaux du ciel. )

On conçoit que, pendant plus de deux millénaires, les défenseurs de la religion dominante aient jugé intolérable un pareil texte ! Il faudra attendre Nietzsche pour retrouver une telle assurance, une telle pugnacité, une telle ferveur. La religion  est en effet présentée ici comme l’ennemi juré des progrès de la connaissance, non seulement parce qu’elle se pose en détentrice et dispensatrice exclusive de la vérité, mais aussi parce qu’elle entend défendre son privilège par les pires menaces : menaces de châtiments divins pendant cette vie et après la mort. Lucrèce dira  que la crainte de la mort et l’ignorance donnent une apparence de crédibilité à ces menaces.

La gloire d’Epicure, véritable héros de l’humanité en lutte contre le pouvoir écrasant de la religion, n’en est que plus éclatante :  » primum Graius homo mortalis « , Pour la première fois un Grec, un homme, un mortel. Figure prométhéenne, Epicure est déjà l’homme révolté de Camus, le héros d’une révolte vitale. Car il s’agissait de rien moins que de se libérer de la conscience inhibante de sa petitesse et de sa finitude, pour faire triompher les droits de l’esprit, et pour inaugurer l’ère de la connaissance vraie. Ergo vivida vis animi pervicit . Mais sa victoire est notre victoire à tous : unde refert nobis victor . Le projet de Lucrèce est de la même nature : pédagogique, psychagogique, thérapeutique même. Il le définit en ces vers d’une altière énergie :

 » Hunc igitur terrorem animi tenebrasque necessest

non radii solis neque lucida tela diei

discutiant, sed naturae species ratioque. « 

( Cette terreur et ces ténèbres doivent être dissipés,

non par les rayons du soleil ni par les traits lumineux du jour,

mais par le spectacle et par la raison de la nature )

Sensus ratioque


Deux mots-clés du  De rerum natura. Il faudrait en dénombrer les occurrences, rien que dans le Chant I . On serait surpris du résultat.

Certes, il est des situations où nos sens peuvent être abusés (dans le rêve, dans des hallucinations du délire) ; il est des réalités aussi que  » nostri cernere sensus nequeunt « , que nos  sens ne peuvent percevoir. Mais, pour l’essentiel, nous pouvons faire confiance au  témoignage de nos sens qui nous font découvrir le réel tel qu’il  est (au plan  macroscopique tout au moins) et qui nous mettent sur la piste de la vérité :

 » Corpus enim per se communis dedicat esse

sensus ; cui nisi prima fides fundata valebit,

haud erit occultis de rebus quo referentes

confirmare animi quicquam ratione queamus . »

( Que le corps, en effet, existe bien par soi, le sens commun l’atteste; si une première confiance fondée sur lui reste invalide, nous n’aurons rien, à propos des choses cachées, à quoi nous référer pour confirmer nos raisonnements en quoi que ce soit )

Examinant la doctrine d’Héraclite, il critique une démarche qui,  partant du témoignage des sens, finit par le refuser :

 » Nam contra sensus ab sensibus ipse repugnat

et labefactat eos unde omnia credita pendent « 

( Car, parti des sens, le même combat le témoignage des sens

et ruine ces sens dont dépendent toutes choses crédibles ).

Les sens sont le premier et indispensable critère du vrai :

 » Quo referemus enim ? Quid nobis certius ipsis

sensibus esse potest, qui vera ac falsa notemus ? « 

( Où nous référer, en effet ? Est-il rien de plus certain que les sens pour nous, quand nous discernons le vrai du faux ? )

C’est donc de l’indispensable témoignage des sens que procèdent les indices (vestigia) sur lesquelles la raison, éclairée par le savoir,  va pouvoir s’appuyer pour faire avancer la connaissance :

 » verum animo satis haec vestigia parva sagaci

sunt, per quae poscis cetera cognoscere tute . »

( mais à l’esprit sagace, ces indices, quoique minces, suffisent

pour avoir de tout le reste une connaissance sûre  )

Les sens, premier critère du vrai, guident le raisonnement vers l’opinion droite :

«  Ergo praeter inane et corpora, tertia per se

nulla potest rerum in numero natura relinqui,

nec qua sub sensus cadat ullo tempore nostros,

nec ratione animi quam quisquam possit apisci . « 

( Ainsi, outre le vide et les corps, il ne peut exister

par soi aucune tierce nature des choses

qui jamais puisse tomber sous nos sens

ni qu’aucun raisonnement puisse apercevoir  )

La discussion d’une objection de Memmius (vers 803 et suivants) fournit un exemple du travail de la raison venant éclairer et compléter le témoignage des sens.

Ainsi dès l’entrée de l’ouvrage, Lucrèce pose-t-il les bases d’une épistémologie matérialiste cohérente : au sein d’une nature matérielle de part en part, les sens — eux-mêmes de nature matérielle –, connectés avec notre environnement matériel, fournissent à notre raison — elle aussi de nature matérielle –, avec laquelle ils sont connectés, les matériaux de son enquête.

Les atomes, le mouvement, le vide

Dès le Chant I, Lucrèce expose les principes fondamentaux de la physique épicurienne. Ce qui fascine encore aujourd’hui à la lecture de ces pages, c’est leur actualité. Il aura fallu en effet attendre la fin du XIXe siècle et le début du XXe pour que l’hypothèse atomiste soit à nouveau prise au sérieux, avec les travaux de Ludwig Boltzmann et un célèbre article d’Alfred Einstein (1905). Quand elles nous paraissent dépassées ou discutables, les hypothèses de Lucrèce restent cependant en phase avec des questionnements encore vivants, auxquels les scientifiques d’aujourd’hui en sont encore à chercher des réponses susceptibles de faire l’unanimité (sur la question du temps par exemple).

Rien ne naît de rien, affirme Lucrèce avec force, s’inscrivant en faux contre la croyance d’Aristote dans la génération spontanée, et par avance contre les médecins adversaires de Pasteur, disciples très attardés d’Aristote. Et puisque rien ne naît de rien (  » nullam rem e nihilo gigni divinitus umquam  » / rien ne naît de rien, divinement, jamais ), il s’ensuit que toutes choses naissent de corps premiers (  » corpora prima  » ) , principes de la génération, éléments premiers, primordiaux ( « primordia rerum » ), de toutes choses :

 » Postremo quoniam incultis praestare videmus

culta loca, et manibus melioris reddere fetus,

esse videlicet in terris primordia rerum,

quae nos fecundas vertentes vomere glebas

terraique solum subigentes cimus ad ortus . « 

( Enfin,  nous voyons que les lieux cultivés valent mieux que les terrains incultes,

et que nos mains en tirent des fruits meilleurs,

et qu’à l’évidence la terre contient des éléments premiers

des choses que nous, retournant les glèbes fécondes du soc de nos charrues

et travaillant le sol, nous amenons à la naissance « .)

Ces éléments premiers (les atomes) sont éternels, indestructibles, indivisibles, invisibles.

 » Sunt igitur solida primordia simplicitate,

quae minimis stipata cohaerent partibus arte,

non ex illorum conventu conciliata,

sed magis aeterna pollentia simplicitate,

unde neque avelli quicquam nec deminui jam

concedit natura, reservans semina rebus. « 

( Les éléments premiers sont donc d’une simplicité solide;

ils se lient en ensembles compacts, serrés, de parties minimales;

ils ne sont pas des composés issus de leur rencontre

mais ils tirent plutôt leur force de leur éternelle simplicité;

rien n’en est est jamais arraché ni diminué :

la nature ne l’a pas permis, les réservant comme semences des choses.)

L’argumentation de Lucrèce en faveur de l’existence de réalités invisibles (ce que nous appelons souvent — à tort — l’infiniment petit) est particulièrement inspirée, et séduisante, tout en se fondant sur les observations de l’expérience commune :

 » Quin etiam multis solis redeuntibus annis,

anulus in digito subter tenuatur habendo,

stilicidi casus lapidem cavat, uncus aratri

ferreus occulte decrescit vomer in arvis,

strataque jam volgi pedibus detrita viarum

saxea conspicimus; tum portas propter aena

signa manus dextras ostendunt adtenuari

saepe salutantum tactu praeterque meantum. 

Haec igitur minui, cum sint detrita, videmus;

sed quae corpora decedant in tempore quoque,

invida praeclusit speciem natura videndi . « 

( Et encore : au fil des années que le soleil ramène,

l’anneau passé au doigt s’amincit par dessous,

la goutte d’eau en tombant creuse la pierre, le soc recourbé de la charrue,

bien que de fer, décroît insensiblement dans la terre des champs,

et nous voyons les pavés des routes usés par les pieds de la foule :

pourtant c’est de la roche; et devant les portes

des statues d’airain montre leur main droite amaigrie

par le contact répété des passants qui les saluent.

Ainsi nous voyons tout cela diminuer, sous l’effet de l’usure;

mais les corps qui s’en détachent à chaque instant,

l’envieuse nature nous en a refusé le spectacle. )

Du fait que les atomes sont insécables s’ensuit l’impossibilité de la divisibilité à l’infini de la matière :

 » Praeterea nisi erit minimum, parvissima quaeque

corpora constabunt ex partibus infinitis,

quippe ubi dimidiae partis semper habebit

dimidiam partem, nec res praefiniet ulla.

Ergo rerum inter summam minimamque quid escit ?

Nil erit ut distet; nam quamvis funditus omnis

summa sit infinita, tamen, parvissima quae sunt,

ex infinitis constabunt partibus aeque.

quod quoniam ratio reclamat vera negatque

credere posse animum, victus fareare necessest

esse ea quae nullis jam praedita partibus extent,

et minima constent natura. « 

( De plus, faute d’un minimum, tous les corps les plus petits

seront formés d’une infinité de parties,

puisque la moitié d’une moitié aura toujours

une moitié, sans qu’aucune chose connaisse un terme à la division.

Du coup, quelle différence existe entre la totalité des choses et la plus petite partie ?

Il n’y en aura aucune; car si infinie que soit, fondamentalement,

la totalité de l’ensemble, pourtant les corps les plus petits

seront tous formés d’une infinité de parties.

Mais contre cela la raison  droite se récrie et elle nie

que l’esprit puisse le croire; aussi faut-il que, vaincu, tu avoues

qu’il existe des corps qui ne comportent aucune partie

et sont les « minima » de la  nature. )

A la fin du XIXe siècle encore, le physicien Ernst Mach, grand rival de Ludwig Boltzmann, le père de la phyique statistique et probabiliste, niait l’existence des atomes et affirmait que la matière  est divisible à l’infini. Aujourd’hui, les résultats de la physique quantique posent une limite à la divisibilité de la matière, limite correspondant à la longueur de Planck.

Les choses du monde sont animées d’un perpétuel mouvement, affectées par de perpétuels changements, en raison de l’incessante circulation des atomes qui les composent. L’évocation de ce multiforme et perpétuel mouvement, de cet élan vital puissant, toujours renouvelé, contribue grandement au charme du poème de Lucrèce, et cela dès la célèbre invocation à Vénus qui ouvre le Chant I :

 » Nam simul ac species patefactast verna diei

et reserata viget genitabilis aura favoni,

aeriae primum volucres te, diva, tuumque

significant initum perculsae corda tua vi.

Inde ferae pecudes persultant pabula laeta,

et rapidos tranant amnis; ita capta lepore

te sequitur cupide quo quamque inducere pergis.

Denique per maria ac montis fluviosque rapacis,

frondiferasque domos avium camposque virentis,

omnibus incutiens blandum per pectora amorem,

efficis ut cupide generatim saecla propagent. « 

( Car dès que le jour a montré son visage printanier

et que le souffle fécondant du zéphyr a libéré sa force,

les premiers, les oiseaux des airs saluent ton arrivée, déesse,

frappés au coeur par ta force.

Puis les bêtes sauvages, les troupeaux bondissent dans l’herbe épaisse

et traversent à la nage les fleuves rapides; c’est ainsi que , par ton charme conquis,

poussé par le désir, chacun te suit où tu veux le conduire.

enfin, par les mers et les monts et les flots emportés,

les demeures feuillues des oiseaux , les plaines verdoyantes,

plantant au coeur de tous le tendre amour,

tu leur inspires le désir, espèce par espèce, de se reproduire )

Ce mouvement universel a pour condition l’existence du vide, dans lequel il se déploie, et sans lequel il serait inconcevable.

 » Quapropter locus est intactus inane vacansque.

Quod si non esset, nulla ratione moveri

res possent ; namque officium quod corporis exstat,

officere atque obstare, id in omni tempore adesset 

omnibus ; haud igitur quicquam procedere posset,

principium quoniam cedendi nulla daret res.

At nunc per maria ac terras sublimaque caeli

multa modis multis varia ratione moveri

cernimus ante oculos, quae, si non esset inane,

non tam sollicito motu privata carerent

quam genita omnino nulla ratione fuissent,

undique materies quoniam stipata quiesset. « 

( Ainsi donc le vide est un lieu intangible et vacant.

S’il n’existait pas, les choses n’auraient aucune possibilité de se mouvoir ;

en effet la tâche qui est celle du corps,

résister, faire obstacle, cette tâche, tous l’exerceraient à chaque instant ;

ainsi rien ne pourrait se mettre en mouvement,

puisqu’aucune chose ne prendrait l’initiative de céder la place.

Mais en réalité, par les mers et les terres et dans les hauteurs du ciel,

bien des choses se meuvent de multiples façons, pour des raisons variées :

 cela, nous l’avons sous les yeux, nous le voyons ; et si le vide n’existait pas,

non seulement les choses seraient privées de l’inquiet mouvement,

mais surtout elles n’auraient absolument pas pu être engendrées, d’aucune manière,

car de toutes parts la matière compacte serait demeurée en repos. )

Que le vide existe, nous le savons depuis les expériences de Torricelli, de Boyle et de Pascal. Mais nous avons appris beaucoup plus récemment que nous-mêmes sommes faits à plus de 99% de … vide, où circulent incessamment les atomes qui nous composent. Nous sommes des nuages d’atomes qu’unissent les force électro-forte et électro-faible. Il en est ainsi dans tout l’Univers.

L’espace et le temps


Cet espace vide où se meuvent les atomes qui, en nombre infini, créent les choses par leurs rencontres est pour Lucrèce un espace infini. Cet Univers est sans bords. Il n’a pas de centre. On pense à l’image pascalienne : une sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part. Mais l’image de la sphère n’est pas chez Lucrèce.

«  nam medium nihil esse potest, quando omnia constant

infinita. neque omnino, si iam medium sit,

possit ibi quicquam consistere eam magis ob rem,

quam quamvis alia longe ratione repelli :

omnis enim locus ac spatium, quod inane vocamus,

per medium, per non medium concedere debet

aeque ponderibus, motus quaeque feruntur.

Nec quisquam locus est, quo corpora cum venere

ponderis amissa vi possint stare in inani;

nec quod inane autem est ulli subsistere debet,

quin, sua quod natura petit, concedere pergat.

Haud igitur possunt tali ratione teneri

res in concilium medii cuppedine victae. « 

( car il ne peut exister aucun centre, puisque le tout

est infini, et que, s’il existait un centre,

rien ne pourrait s’y fixer plutôt que, pour une autre raison, en être repoussé :

en effet, tout le lieu et l’espace, que nous appelons le vide,

il lui faut, que ce soit par son centre ou par ce qui n’est pas son centre,

laisser également passer les corps pesants que porte leur mouvement.

Et il n’existe aucun lieu où les corps,  lorsqu’ils y  sont parvenus,

puissent se tenir immobiles dans le vide, la force de leur poids s’étant perdue;

et ce qui est le vide ne doit résister à rien

et doit continuer de céder, comme sa nature le demande.

Ainsi les choses ne peuvent, par un tel moyen,

se tenir rassemblées, vaincues par le désir du centre. )

Cette conception d’un univers infini dépourvu de centre amène Lucrèce à refuser l’hypothèse stoïcienne des antipodes. Au vrai, il faudra attendre Copernic, Galilée et Newton pour que le problème soit correctement posé sur des bases scientifiques nouvelles.

La question de la réalité physique du temps reste aujourd’hui un sujet de débat; scientifiques et philosophes émettent des opinions divergentes. Pour Lucrèce, le temps n’existe pas en soi :

 » Tempus item per se non est, sed rebus ab ipsis

consequitur sensus transactum quid sit in aevo,

tum quae res instet, quid porro deinde sequatur ;

nec per se quemquam tempus sentire fatendumst

semotum ab rerum motu placidaque quiete. « 

( De même le temps en soi n’existe pas,

il est un sentiment qui s’attache au passage de ce qui existe dans la durée,

à ce qui est là maintenant, à ce qui vient prendre la suite ;

il faut l’avouer : personne ne sent le temps en soi,

séparé du mouvement des choses comme de leur paisible repos . « 


Lucrèce prend soin, dans ce passage, de distinguer deux mots : tempus ( le temps comme réalité physique ) et aevum (la durée perçue, réalité psychologique). Il lie le sentiment du passage du temps au mouvement des choses. Pour ma part, j’échangerais volontiers le concept einsteinien d’espace-temps pour  celui d’espace-mouvement . Pour moi, seul existe le  mouvement ; le temps n’a pas de réalité physique ; il n’est que la mesure de la quantité de mouvement. Lorsque certains physiciens contemporains posent l’existence d’une flèche du temps, on pourrait plus  justement parler, me semble-t-il, d’une  flèche du mouvement.

                                                                              *

Lisant Lucrèce, j’admire comme le choix d’une hypothèse de base vraie ( une idée lumineuse, dit Stephen Greenblatt ) conduit le poète-philosophe à construire un système d’explications cohérentes auxquelles feront écho, bien plus tard, les progrès de la science. Au temps de Lucrèce, ni la chimie ni la physique, telles que nous les concevons aujourd’hui comme disciplines scientifiques, n’existent. Un Archimède ne fait pas encore le printemps de la méthode expérimentale. Près de dix-sept siècles s’écouleront avant que les hommes ne remettent leurs pas dans le chemin tracé par Lucrèce, et, avant lui, par Epicure et Démocrite. On ne peut que s’incliner devant des génies de cette envergure. Aujourd’hui, même si la science apporte des réponses ou formule des hypothèses sensiblement éloignées de celles du De rerum natura,  lire Lucrèce reste une expérience enthousiasmante, une incomparable leçon d’observation et de réflexion.

                                                                                *

Il y a quelque chose d’aristocratique dans la démarche de Lucrèce. Il semble probable qu’il appartenait à la très patricienne gens Lucretia.  En tout cas, la question de l’accès égal de tous à la très sereine et très savante sapientum doctrina n’est pas posée dans le De rerum natura . Pour qu’elle le soit, il faudra attendre un autre matérialisme, dialectique celui-là. Le poème de Lucrèce — dont les raisonnements sont parfois complexes et difficiles — prend souvent un tour initiatique ; initiation à l’usage de happy few , capables d’en suivre les démonstrations  et d’en apprécier la pertinence ? Memmius, l’ami auquel Lucrèce s’adresse, pourrait être l’un d’entre eux, qu’évoquent sans doute aussi, au début du Livre II, ces vers célèbres :

 » […] cum tamen inter  se prostrati in gramine molli,

propter aquae rivum, sub ramis arboris altae,

non magnis opibus jucunde corpora curant,

praesertim cum tempestas adridet, et anni

tempora conspergunt viridantis floribus herbas . « 

( […] quand, allongés entre soi sur l’herbe tendre,

sur le bord d’un ruisseau, à l’ombre d’un grand arbre,

on fait du bien au corps avec peu de moyens,

surtout quand le temps rit, surtout quand la saison

parsème de ses fleurs les gazons verdoyants.  )

Tout des dans cet  » inter se « . Amis choisis , amis d’élection, amateurs d’échanges intellectuels de haut niveau, partageant les mêmes références culturelles…

 Mais je m’avise qu’il convient de citer l’inoubliable ouverture du Chant II, si je veux faire apparaître ce dédain aristocratique de Lucrèce pour la foule, laquelle englobe, d’ailleurs, aussi bien la plèbe de base que les politiciens qui briguent ses suffrages :

 » Suave, mari magno turbantibus aequora ventis,

e terra magnum alterius spectare laborem ;

non quia vexari quemquamst jucunda voluptas,

sed quibus ipse malis careas quia cernere suave est.

Suave etiam belli certamina magna tueri

 per campos instructa tua sine parte pericli.

Sed nihil dulcius est bene quam munita tenere

edita doctrina sapientum templa serena,

despicere unde queas alios passimque videre

errre, atque viam palantis quaerere vitae,

certare ingenio, contendere nobilitate,

noctes atque dies niti praestante labore

ad summas emergere opes rerumque potiri.

O miseras hominum mentes, o pectora caeca !

Qualibus in tenebris vitae quantisque periclis

degitur hoc aevi quodcumquest ! Nonne videre

nihil aliud sibi naturam latrare, nisi utqui

corpore seiunctus dolor absit, mensque fruatur

iucundo sensu cura semota metuque ? « 

( Il est doux, quand sur la vaste mer les vents troublent les flots,

d’observer depuis la terre les grandes tribulations d’autrui ;

non que le spectacle des tourments des autres soit un agréable plaisir,

mais parce qu’il est doux de voir à quels maux on échappe soi-même.

Il est doux aussi de contempler les vastes combats de la guerre,

les batailles rangées dans les plaines, sans prendre sa part de danger.

Mais rien n’est plus doux que d’occuper les sanctuaires bien fortifiés

élevés par la doctrine sereine des sages,

du haut desquels on peut apercevoir les autres çà et là

errer, et chercher le chemin d’une vie hasardeuse,

rivaliser d’ingéniosité, de noblesse,

s’efforcer nuit et jour, au prix d’un labeur colossal,

d’atteindre le faîte de la richesse et de s’emparer du pouvoir.

O misérables esprits des hommes, o coeurs aveugles !

Dans quels ténèbres, au milieu de combien de périls

se passe la vie, quelle qu’en soit la durée ! Comment ne pas voir

que la nature n’aboie après rien d’autre, absolument, que ceci :

que la douleur soit disjointe du corps, qu’elle en soit absente, et que l’esprit jouisse

de la sensation du plaisir, à l’écart du souci et de la crainte ? ) (1)

 » nisi utqui / corpore seiunctus dolor absit, mensque fruatur / iucundo sensu cura semota metuque  » : le bonheur défini négativement par la seule absence de douleur physique et par la sérénité d’un esprit débarrassé de tout souci et de toute crainte, et par rien d’autre. Telle est la voluptas épicurienne. Vous avez dit ataraxie ? Un tel art de vivre conserve l’intégralité de sa force subversive à une époque où il est plus que jamais de bon ton de s’avouer tourmenté par les malheurs des autres, de se proclamer solidaire des charlots de rencontre et de chercher (vainement) le bonheur et l’accomplissement de soi dans les illusions de l’amûr tûjûrs.

On me dira qu’un tel bonheur s’apparente à la bien connue sérénité du Sénégalais.  Mais après tout, qu’importe la calebasse, pourvu qu’on ait la joie.

On protestera qu’une pareille conception du bonheur est par trop entachée d’égoïsme, qu’elle ignore par trop les exigences et les contraintes de la vie en société. La réponse est imparable : c’en est la seule définition qui soit conforme à l’exigence de la nature. Au vrai, ce n’est qu’en tentant de faire taire en nous la voix de la nature que nous en perdons de vue la pertinence : c’est tout le sens (et la scélératesse) du dolorisme chrétien.  » Soyez béni, mon Dieu, qui donnez  la souffrance / Comme un divin remède à nos impuretés « , écrit le très  catholique Baudelaire. Grand bien lui  fasse.

 » Les hommes meurent, dit le Caligula de Camus, et ils ne sont pas heureux « . Pourtant le bonheur est à portée de main, à chaque instant, et à très peu de frais. C’est la précieuse leçon de Lucrèce. Sachons, chaque fois que c’est possible, en faire notre profit. Sachons en cultiver les fruits. S’agit-il d’apprendre à vivre autrement ? De réapprendre à vivre, bien plutôt.

                                                                          *

Il faut l’avouer : cette vision rigoureusement matérialiste d’un univers privé de toute finalité et d’une existence privée de toute espérance de survie (même sous la forme de la métempsychose, chère à Pythagore) n’était guère de nature à charmer et à consoler les foules, que séduisit bien plus aisément, un peu plus tard, la naïve cosmogonie biblique. Mais les choses ont-elles à ce point changé ? Sans doute est-il bien plus confortable d’aller à la messe que d’être un épicurien conséquent. Les masses ont besoin d’un prêt-à-penser, d’un prêt-à-croire. Mais quand les boutiques religieuses de toutes sortes continuent d’attirer tant de chalands, dont plus d’un continue de croire dur comme fer que le monde a été créé en six jours et qu’il a six mille ans d’âge, et puis court adorer le saint suaire de Turin, dont tout le monde devrait savoir que c’est un faux fabriqué au XIIIe siècle, le poème de Lucrèce, complété par quelques bons ouvrages de vulgarisation scientifique, garde toute son utilité pédagogique. Le Livre III, notamment, propose de vigoureuses démonstrations susceptibles de dessiller les yeux à tous ces gens qui continuent de croire benoîtement que ce qu’ils appellent l’âme est d’une nature différente de celle du corps, qu’elle reste étrangère à ses vicissitudes, indemne de sa décrépitude, et qu’elle lui survit après la mort. Sancta simplicitas… Nonne videre …  ?  Bah, laissons-les se bercer de leurs illusions consolantes, quitte à tourner le dos à la réalité des faits :

 » Usque adeo falsae rationi vera videtur

res occurrere, et effugium praecludere eunti « 

( Tant il est vrai qu’au raisonnement faux s’oppose

la vérité de la chose et qu’elle lui coupe la retraite )

A noter au passage le magnifique, le vigoureux rejet de res .

                                                                      *

Il faut lire ou relire, à la fin du livre III , l’admirable prosopopée de la Nature et les considérations qui la suivent pour prendre la mesure de ce que doivent quelques uns de nos plus grands écrivains à ces développements qui comptent parmi les sommets de la littérature universelle : un La Fontaine qui, dans La Mort et le mourant, paraphrase brillamment Lucrèce, un Pascal, pour  sa peinture du divertissement, plus près de nous un Cioran.

Allez, tiens, pour la route, le divertissement pascalien dix-huit siècles avant Blaise :

 » Si possent homines, proinde ac sentire videntur

 pondus inesse animo quod se graviter fatiget,

e quibus id fiat causis quoque noscere, et unde

 tanta mali tamque moles in pectore constet,

haud ita vitam agerent, ut nunc plerumque videmus

quid sibi quisque velit nescire, et quaerere semper

commutare locum, quasi onus deponere possit.

Exit saepe foras magnis ex aedibus ille,

esse domi quem pertaesumst, subitoque revertit,

quippe foris nihilo melius qui sentiat esse.

Currit agens mannos ad villam praecipitanter,

auxilium tectis quasi ferre ardentibus instans.

Oscitat extemplo tetigit cum limina villae,

aut abit in somnum gravis atque oblivia quaerit,

aut etiam properans urbem petit atque revisit .

Hoc se quisque modo fugit, at, quem scilicet, ut fit,

effugere haud potis est , ingratis haeret et odit,

propterea morbi quia causam non tenet aeger;

quam bene si videat, iam rebus quisque relictis

naturam primum studeat cognoscere rerum,

temporis aeterni quoniam, non unius horae,

ambigitur status, in quo sit mortalibus omnis

aetas, post mortem quae restat cumque, manenda. « 

( Si les hommes pouvaient, aussi bien qu’ils sentent

la présence, dans leur esprit d’un poids qui les épuise,

en connaître aussi les causes et savoir d’où vient

une si énorme masse de malheur qui reste en permanence dans leur poitrine,

il ne vivraient pas comme si souvent on les voit vivre,

sans savoir ce qu’ils veulent pour eux-mêmes, cherchant sans cesse

à changer de séjour, comme s’ils pouvaient y déposer ce fardeau.

Celui-ci ne cesse de quitter sa magnifique demeure pour vaquer ailleurs,

dégoûté de rester chez lui, et soudain le voilà revenu,

sentant que, dehors, il n’y a rien de mieux.

Il court, il pousse devant lui ses poneys, il se précipite à sa villa,

comme s’il se hâtait de porter secours aux bâtiments en flammes.

Mais il bâille aussitôt qu’il en a touché le seuil,

ou bien il s’évade dans un sommeil lourd et y cherche l’oubli,

ou encore il se hâte de regagner la ville et de la revoir.

C’est ainsi que chacun se fuit et comme, d’évidence,

on ne le peut, on reste collé à soi et on se hait,

car la cause de son mal échappe au malade;

or s’il la voyait bien, il abandonnerait tout le reste

pour s’adonner  à la connaissance de la nature;

car ce qui est en jeu, ce n’est pas l’état d’une heure seulement,

mais celui de l’éternité dans laquelle les mortels

passeront tout le temps qui les attend, après la mort. )

Chez Lucrèce comme plus tard chez Pascal, le diagnostic est le même, la thérapie se ressemble fort; il n’y a que les remèdes qui soient de nature radicalement opposée.

Que c’est beau (en latin), tout de même. J’en ai comme des frissons d’admiration. Il est vrai que pour moi, même prostratus  » in gramine molli, propter aquae rivum, sub ramis arboris altae  » , sans un beau livre, la  voluptas n’est pas ce qu’elle serait avec. Un veau libre ne vaudra jamais pour moi un beau livre.

Note 1 –

Ce passage, l’un des plus célèbres du De rerum natura , témoigne des difficultés de donner du texte de Lucrèce une traduction française satisfaisante. Tout traducteur se trouve en effet pris entre deux exigences souvent incompatibles : serrer au plus près le sens et ne pas trop abîmer la beauté des vers; on est plus d’une fois contraint de  sacrifier l’une à l’autre. Le français dilue presque toujours la densité incomparable des hexamètres de Lucrèce.

Cela commence dès le premier mot, qui ouvre le Livre II : suave . Il est probable qu’il y avait pour Lucrèce une nuance de sens entre cet adjectif et dulce, qu’il emploie (au comparatif) un peu plus loin. Mais cette nuance, pour nous, est perdue. En désespoir de cause, on  traduit généralement les deux mots par le même mot français, doux . Le français suave ne semble pas convenir, compte tenu des connotations de ce mot, parfois presque péjoratives selon le contexte. C’est pourtant le choix du traducteur de la Pléiade.  De son côté, José Kany-Turpin jongle :  » Douceur, lorsque les vents… » ; puis  » il plaît aussi ». L’ennui, c’est que Lucrèce, lui, se sert du même mot, suave

Plus loin :  » Sed nil dulcius est bene quam munita tenere

                    edita doctrina sapientum templa serena « …

On peut voir dans edita l’adjectif qui signifie « élevé », mais aussi le  participe passé du verbe edere (« mettre au jour »), et faire de doctrina son complément d’agent; le premier choix est le plus fréquent, mais Bernard Pautrat choisit, lui, la seconde solution. On aboutit à deux sens nettement différenciés.

Le dernier pied de l’hexamètre dactylique pouvant être indifféremment un spondée (longue + longue) ou un trochée (longue + brève), la scansion ne permet pas de dire si serena est un accusatif pluriel (épithète de templa) ou un ablatif singulier (épithète de doctrina). C’est cette dernière solution que je choisis, bien que l’association templa serena, surtout en fin de vers, plaide pour la première solution. Je trouve que trois épithètes ou participes associés au même mot, cela fait sans doute un de trop.

Plus loin « mensque fruatur / iucundo sensu cura semota  metuque  » pose d’autres problèmes : Ernout traduit iucundo sensu par « sentiment de bien-être »; Pautrat préfère « sentiment de joie; Kany-Turpin traduit « sensations heureuses » et Jackie Pigeaud « sensation de jouissance »…A chaque fois, on ne parle plus tout-à-fait de la même chose. Pour ce qui est de semota, la scansion, cette fois, est formelle : ce ne peut être qu’un nominatif accordé à mens. La traduction de Pautrat,  » une fois chassés la peur et le souci « , semble pourtant traiter le groupe cura semota metuque comme un ablatif absolu, ce qui est un contresens, même s’il ne se voit pas trop…

Additum

Lucrèce aurait certainement approuvé la célèbre analyse que Jean-Jacques fait de sa rêverie au bord du lac de Bienne dans la cinquième Promenade des Rêveries du promeneur solitaire. Cependant aucune référence, ni au poète latin, ni à l’épicurisme, n’est décelable dans ce texte. Il n’en va pas de même dans cet admirable passage de la Correspondance de Diderot, où l’influence de la sagesse exposée dans le De rerum natura est manifeste :

 » J‘avais apporté ici une âme serrée, un esprit obscurci de vapeurs noires. Il me semble que je suis un peu mieux. Les sensations douces, lorsqu’elles sont continues, calment, sans qu’on s’en aperçoive, les mouvements les plus violents. On ne se défend pas de cette paix de la nature qui règne sans cesse autour de soi. On s’en défend d’autant moins qu’elle agit imperceptiblement. Ce n’est point une éloquence qu’on entende, c’est une persuasion qu’on respire ; c’est un exemple auquel on se conforme par une pente naturelle à se mettre à l’unisson avec  tout ce qu’on voit. L’immobilité des arbres nous arrête ; l’étendue d’une plaine égare nos yeux et notre âme ; le bruit égal et monotone des eaux nous endort. […].

Au milieu d’une foule qui s’inquiète, qui s’agite, d’instinct on se met à rouler son tonneau. C’est pour faire comme les autres. Ici d’instinct on s’assied, on se repose, on regarde sans voir, on abandonne son coeur, son âme, son esprit, ses sens à toute leur liberté : c’est-à-dire qu’on ne fait rien pour être au ton de tous les êtres. Ils sont et l’on est. Tout est utile, tout sert, tout concourt, tout  est bon, on n’est rien sans y tâcher. Est bien mal né, est bien méchant, est bien profondément pervers, celui qui médite le mal au milieu des champs. Il lutte contre l’impression de la nature entière qui lui répète à voix basse et sans cesse, qui lui murmure à l’oreille : demeure en repos, demeure en repos, reste comme tout ce qui t’environne, dure comme tout ce qui t’environne, jouis doucement comme tout ce qui t’environne, laisse aller les heures, les journées, les années, comme tout ce qui t’environne et passe comme tout ce qui t’environne : voilà la leçon continue de la nature. « 

Lucrèce, De rerum natura , traduction, présentation et notes par José Kany-Turpin  (GF bilingue)

Lucrèce, De la nature des choses , introduction et notes par Alain Gigandet,  traduction par Bernard Pautrat  ( Le Livr de poche / les classiques de la philosophie ).

André Comte-Sponville , L’être-temps (in Le temps et sa flèche / Flammarion Champs/sciences)

Carlo Rovelli , Par-delà le visible (Odile Jacob)

Stephen Greenblatt ,  Quattrocento     ( Flammarion / libres Champs )

Michel Serres , La Naissance de la physique dans le texte de Lucrèce  ( Minuit )

Gilles Deleuze ,  Logique du sens  ( Minuit )

N.B. –  Les traductions de Lucrèce sont de moi.

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