» Autour du monde  » (Laurent Mauvignier) : variations sur la solitude

De Laurent Mauvignier, je n’avais lu  jusqu’ici que Dans la foule , qui ne m’avait pas vraiment accroché, en raison d’une écriture que je trouvais plutôt pâteuse et indigeste. On retrouve dans Autour du monde des préoccupations qui sous-tendaient Dans la foule : la dialectique du singulier et du collectif, la manière dont  les destinées et les comportements individuels sont largement déterminés par la relation à l’autre, au groupe, et par l’action des circonstances, dans un jeu où le hasard et la nécessité s’engendrent incessamment l’un l’autre.

Comme c’était le cas pour Dans la foule , le point de départ est un drame touchant une collectivité, cette fois le tremblement de terre et le tsunami au Japon en 2011;  comme si l’onde de choc de la catastrophe s’étendait à la terre entière, ne serait-ce que par les actualités diffusées par le radios et les télés, les quatorze épisodes, dont chacun se déroule en un endroit différent du monde, sont reliés, de façon plus ou moins ténue, à la fois avec cet événement et avec les treize autres épisodes. Ainsi passons-nous successivement  d’un port du Japon directement frappé par le tsunami à un bateau de croisière en mer du Nord, à un coin de  l’archipel des Bahamas, à Israël, à Moscou, à Dubaï, à un avion reliant Montréal au Nord des Etats-Unis, aux hauts plateaux de Tanzanie, à Rome, puis sur un voilier quelque part au large de la Somalie, puis dans une ville du Nord de l’Italie, puis en Thaïlande, puis sur les routes des Etats-Unis, entre la Californie et Atlanta, puis à Paris en compagnie d’une famille de touristes japonais.

Rien de commun entre ces différents personnages, ces différents groupes, sinon qu’ils sont en voyage, pour des motifs touristiques, professionnels, familiaux. Le roman juxtapose quatorze fragments de vies (qu’il s’agisse d’un couple, d’un groupe d’amis, des retrouvailles de deux frères, d’un travailleur expatrié, d’une famille japonaise découvrant Paris) saisies à peu près au même moment, dans les heures et jours qui suivent immédiatement la catastrophe qui s’est produite au Japon. Ce que le roman s’attache à décrire, m’a-t-il semblé,  ce sont les effets du déracinement du voyage sur les divers personnages, qu’il s’agisse des relations qu’ils entretiennent entre eux ou nouent avec les autochtones, des incidents (parfois dramatiques) provoqués par le hasard des rencontres, des prises de conscience favorisées par ce qu’ils voient ou vivent sur place, des changements que ces prises de conscience induisent en eux.

Mais autrement, rien n’incite à discerner, à la faveur de la confrontation des destinées de ces quatorze groupes humains, ne serait-ce que l’ébauche d’une communauté et d’une fraternité humaines. C’est tout juste si le livre en fait appréhender des ersatz commercialisés : les rencontres favorisées par le voyage organisé sur un paquebot de croisière, le pèlerinage familial au rêve aseptisé de Disneyland, le safari photographique où tout est fait pour que les touristes en aient pour leur argent, le séjour à Rome, dans des lieux et des décors mille et mille fois photographiés, mille et mille fois encensés comme faisant partie de ces merveilles du monde qu’il faut absolument avoir vues, au moins une fois dans sa vie; le miroir aux alouettes du casino où — c’est sûr — la fortune vous attend. Quand une autre réalité fait irruption dans l’existence de ces divers voyageurs, c’est généralement sous une forme cruelle  et dramatique.

Ce à quoi ce livre nous renvoie constamment, cruellement, c’est à l’irrémédiable solitude des êtres murés dans leur expérience singulière de l’existence, à laquelle aucun dialogue avec les autres ne semble capable de les arracher, sinon passagèrement, le temps d’une étreinte, d’une brève  rencontre ou d’une caresse à un chien; des êtres perdus dans un monde, au fond trop déconcertant et trop grand pour eux.

Autour du monde nous propose de la condition des êtres humains sur la terre une suite d’images cruelles et glacées. Ce qui pourrait les unir, en la circonstance, la méditation d’une catastrophe collective à l’échelle d’un pays entier, se réduit au ressassement en boucle des mêmes images télévisées, suscitant les mêmes commentaires convenus, les mêmes réactions stéréotypées. Ce ne sont pas seulement les distances kilométriques, les obstacles géographiques, qui séparent les hommes, ce sont les murs de l’incompréhension réciproque, des fossés entre conditions sociales, de l’irréductible diversité des expériences, de la violence, de l’indifférence… L’échec de la communication avec l’autre est d’autant plus insupportable qu’il répond par la négative au désir éperdu de communiquer avec lui, qui est peut-être, au fond, le seul dénominateur commun à tous les personnages de ce roman. La cassette audio sur laquelle la petite Japonaise a enregistré avec ferveur ses impressions  de voyage est le symbole de ce désir et de cet échec : expédiée aux grands-parents restés là-bas, elle ne sera jamais lue par personne.

On voudrait croire que le moment le plus heureux du voyage c’est celui où l’on  rentre chez soi. Pouvoir caresser son chien Geronimo après être allé à la rencontre des Indiens, le pied. Heureux qui comme Ulysse… C’est l’enviable sort que connaissent le groupe de jeunes touristes turcs partis nager avec les dauphins dans la mer des Caraïbes. Mais ils sont à peu près les seuls. La famille japonaise, elle, est promise à retrouver un pays dévasté et à pleurer ses morts. A chacun son Turc ? A chacun son truc.

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