Leopardi, cet inconnu

 

 »            …  altro che gioco

Son l’opre de’  mortali ? ed  è men vano

Della menzogna il vero ?     »

Dans un récent billet de la République des livres, Pierre Assouline évoquait la figure de Giacomo Leopardi, présenté par lui comme un grand du Romantisme italien. Grand par les oeuvres, car, selon Assouline, Leopardi n’aurait jamais dépassé la taille de 1 m 41 à la température ambiante.

A lire les commentaires suscités par ce billet, peu de lecteurs d’Assouline semblent avoir eu, ne serait-ce qu’une vague idée, de l’oeuvre et de la personnalité de ce Giacomo Lepardi. Pour en avoir le coeur net, nous nous sommes livrés à une petite enquête auprès de l’homme et de la femme de la rue. Nous en présentons ici quelques résultats :

1/

 » Léo Pardi, ce serait pas un cousin à Léo Ferré ?  »   ( Josette Azerty)

2/

 » Jamais il ne dépassera 1, 41 m  » (Assouline)

 » En somme c’était le bonobo du romantisme européen (la surabondante énergie sexuelle en moins, bien entendu  »    ( Alfred M., zoologue)

3/

 » A en juger par sa bibliographie, Leopardi jeune s’intéressait aux questions scientifiques. Il a écrit notamment une « Dissertazione sopra l’estensione « . J’y ai lu qu’il avait mesuré l’extension maximale de son sguègue en érection : 1 m 81 . Vu sa petite taille, ça ne devait pas être facile d’enfiler une capote  »       ( Un légionnaire amoureux de la science)

4 /

 »  sa capacité à troubler et déranger ses contemporains par une singularité difficile à contenir  » ( Assouline)

 » Arrêté douze fois pour exhibitionnisme dans des lieux soigneusement sélectionnés à l’avance ( chapelle Sixtine, Scala de Milan ). L’abondance de ses éjaculations publiques est restée célèbre dans les annales judiciaires   ( Mc. Court, érudit local)

5 /

 » Cet atroce gnome sorti tout droit de l’imagination d’une Marie Shelley torturée par ses ragnagnas, ce pitoyable avorton (1m41 au garrot, même à Fort Boyard on n’en voudrait pas), incarne à mes yeux la dégénérescence précoce des lettres européennes. La littérature, ça ?  Je ne croirai à un avenir de la littérature française que lorsqu’on nous servira un gonze hyper-couillu, doté d’un physique à la Robert Duranton, avec des biceps aérobiquettes, des poils partout, et une tronche à la Beckett croqué par David Levine. Alors là, oui, je croirai que Houellebecq s’est dégoté une postérité, quoique lui-même, avec sa face de cocker et son éternel clébard… »   ( Un  nostalgique de la littérature epopique)

6 /

J’ai eu l’honneur et le plaisir de voir Léo Pardi deux années de suite, au grand prix de Monaco. Il courait sur Maserati. Comme il était tout petit et bossu, on lui avait concocté un baquet sur mesure, ce qui permettait de gagner en aérodynamisme. Le problème est que, s’il se tassait trop sur son siège, il ne voyait plus  la route. En plus il était handicapé par une ophtalmie qui lui faisait voir double, si bien que, la deuxième année, à la sortie du tunnel, il se prit le soleil dans l’oeil, se tassa sur son siège, et loupa le virage de la Rascasse, et hop, directos à la baille. Pour le désincarcérer de son mini-baquet, je te dis pas le cirque, surtout qu’ayant un peu bu (boire au baquet, quoi de plus naturel, eût dit Maurice) , il avait gonflé.

Mais Léo Pardi  n’était pas seulement un grand pilote, c’était aussi un grand poète. Qui n’a pas lu son « Ode au six cylindres en ligne », écrite à l’époque où il était l’amant de Louis Aragon, ne sait pas ce qu’est la poésie futuriste à son plus haut. Il te négociait la métaphore  avec la même maestria que les virages, c’est dire. Léo Pardi, pour moi, c’est tout le Romantisme du XXe siècle   Et dire que sa mère avait projeté d’avorter au moment où on lui annonça que son fils serait un avorton! Quel artiste le monde eût perdu  !  Tiens, Maman, à propos…

                                                                          ( Albert G., de Monaco )

7 /

 » Sa tessiture de ténor léger et sa naturelle prestance désignaient Giacomo Leopardi pour être l’interprète idéal de Bellini. On a peine à imaginer l’extraordinaire popularité dont jouit le jeune artiste dans  les premières décennies du XIXe siècle auprès des tifosi d’Italie et d’ailleurs. Il fut la coqueluche du sexe faible et compta parmi ses conquêtes la belle Giuseppina Strapponti, bien avant que Verdi ne s’intéressât à la jeune cantatrice. Sa petite taille ne le desservit jamais auprès des belles qui en profitaient au contraire pour se le lancer et se le relancer inlassablement les unes aux autres. Elles lui inspirèrent les célèbres Stanze, chef-d’oeuvre de la poésie érotique auquel on ne peut guère comparer que les Quinze mille verges d’Apollinaire. Fort de ses 1 m 41 sous la toise, il fut l’interprète idéal des Niebelungen de Wagner, notamment du Mime de  Die Walküre. Plus tard, ayant beaucoup grossi et, du coup, changé de registre vocal, il marqua les anals de l’art lyrique par son interprétation mémorable du Falstaff de Verdi, juste avant la grande guerre, qui correspond pour sa carrière à une relative éclipse. L’essor des studios de Walt Disney lui offre une chance de  relance, grâce à Blanche -Neige et les sept nains, où il prête sa voix à chacun des sept. Il disparaît dans le naufrage du paquebot qui le conduisait à New-York, où il devait incarner le rôle-titre du Don Giovanni de Mozart.

     ( Antoinette Grosse-Léa)

8 /

Léo Pardi ne fut pas seulement un grand poète, mais aussi un passionné de recherche scientifique. En témoignent les opuscules dont sa bibliographie fait état : Dissertazione sopra l’attrazione , Dissertazione sopra la gravita , Dissertazione sopra l’elettricita . Ce dernier titre a un lien direct avec sa  fin émouvante, dramatique et glorieuse, à Turin, sa ville natale, en  1944.

Toute personne qui a médité les implications de la célèbre équation d’Einstein sait que chacun d’entre nous, s’il parvenait à convertir sa masse en énergie, serait en mesure d’alimenter une ville entière de la taille de Marseille pendant un an. Or, en 1944, faute de charbon et de pétrole, les centrales turinoises n’étaient plus en mesure de couvrir les besoins de l’agglomération en électricité. Léo Pardi, moralement très affecté par les souffrances de ses concitoyens, ne tarda pas à constater qu’il était en mesure d’y remédier. De par sa petite taille en effet (1m41), la masse de son corps était bien plus concentrée que la moyenne, d’autant qu’étant tout rond, la répartition de cette masse et de ses charges électriques était plus homogèneet harmonieuse. Doué pour les maths comme il l’était, il ne lui fallut que quelques heures pour tirer d’une élégante combinazione des équations de Maxwell, des transformations de Lorentz et des équations d’Einstein la solution qui lui permettrait de se brancher sur le réseau pour y déverser sa substantificque moelle. Dès la fin de l’année 1943, il prit contact avec la régie turinoise de l’électricité. Quelques jours plus tard, il était branché, et le transfert commença, sous la surveillance d’une charmante infirmière, laquelle ne tarda pas à succomber à l’attraction gravitationnelle du grand-petit homme, qui l’autorisa à lui pomper un peu de sa précieuse énergie. Mais tout a une fin, et lorsque le dernier atome de ce héros de la science se fut intégralement converti en énergie électrique, le responsable du projet fit irruption dans la salle :

— Léo ? demanda-t-il

— Parti, répondit-elle sobrement.

La veille, les Américains étaient entrés dans la ville. La soudure était assurée.

On n’a malheureusement pas retrouvé à ce jour le manuscrit des calculs  de Léo Pardi, dont la découverte serait de nature à susciter, n’en doutons pas, de nombreuses vocations. On sait qu’à l’époque où Raoul Dufy travaillait à sa grande fresque, la Fée électricité , il s’était lié d’amitié avec le poète italien . Certains prétendent que, mettant à profit sa parfaite connaissance de l’électrodynamique quantique, Léo Pardi avait mis au point une encre sympathique d’un nouveau genre grâce à laquelle il aurait écrit, dans le filigrane de la fresque de Dufy, une version renouvelée de sa Dissertazione sopra l’elettricita , qui contiendrait le secret tant convoité. Cependant, conformément au principe d’incertitude de Heisenberg, le texte n’en serait accessible (et encore, aux seuls spécialistes sachant faire un usage adéquat de la Wii mini), qu’un seul jour d’un seul mois (mais lequel, manman, lequel ?) avec une préférence pour les années bissextiles.

En tout cas, à Turin, sa ville natale, personne n’a oublié la haute (moralement) figure de Leopardi. Du reste, il suffit  de parcourir les rues de la grande cité piémontaise et de poser au premier quidam venu la question suivante :

— Vous connaissez Léo ?

— Pardi !

                                                         ( Enrico Fermi, retraité )

9 /

 » Bien  sûr que je me souviens de Giacomo Leopardi, ce champion de légende, si injustement oublié aujourd’hui. Tous les vrais amoureux de la petite reine continuent d’ailleurs de lui vouer un culte fervent. Sa vocation pour le vélo se manifesta dès l’enfance, et ses problèmes de santé précoces ne font que rendre plus admirable l’obstination à persévérer dans la voie qu’avait choisie ce sportif hors-normes. Atteint de nanisme congénital, il ne dépassa jamais la taille de 1 m 41, ce qui obligea ses employeurs à lui faire fabriquer sur mesure un mini-vélo, doté d’une seule pédale (la gauche) car, frappé du terrible mal de Bott, il devint non seulement pied-botte mais perdit l’usage de sa jambe droite, ce qui l’obligeait à pédaler de sa seule jambe gauche tout en maniant son  guidon de la main droite (il était manchot). D’où les surnoms dont l’affublèrent des concurrents pas toujours fair-play, comme « Léo-le-Mono » ou « Molloy » (je me demande bien pourquoi). Il sut transformer ses handicaps en avantages, notamment dans les sprints, où il n’avait pas son pareil pour se faufiler  dans le paquet. Tout le monde se souvient de sa mythique ascension du col de Sialouze, où ses rivaux refusèrent tout bonnement de le suivre, prétextant, avec une insigne mauvaise foi, qu’il s’était trompé d’itinéraire. 69 fut l’année de son apogée, avec ses victoires dans le Tour, le Giro, la Vuelta, le Tour de Romandie, le Tour du Cameroun, Paris-Nice, Paris-Tours, Paris-Camembert, Liège-Bastogne-Liège, Milan San Remo, le Tour du Haut-Var, les Quatre Jours de Dunkerque et les Six Jours de Paris. Des jaloux crièrent au dopage. Sa mort prématurée, pendu à un réverbère devant un hôtel de passe de la rue Saint-Denis, reste un mystère. Tout évoque d’ailleurs Nerval dans cette destinée si romantique, à commencer par une oeuvre poétique intense, d’une authenticité biographique bouleversante. Citons, parmi d’autres titres, Amphétamin’s Blues , Ô Pépées, euh P.O , Piquouze à Sialouze…. Un grand parmi les grands. »

                                                ( Georges G. Briquet )

10 /

 » On se fait du poète romantique une idée souvent fausse, voire caricaturale. On s’imagine qu’il écrivait dans une sorte de transe prophétique, de chic et sans jamais se relire. Il n’en est rien, bien entendu. La prochaine édition des poèmes de Leopardi dans la Pléiade, sous la direction d’Y. Bonnefoie de Vaux, permettra de se faire une idée plus juste de ses méthodes de travail. La comparaison des versions successives d’un même poème est édifiante à cet égard. Elle permet de se rendre compte que Leopardi était un travailleur acharné, un perfectionniste jamais satisfait du résultat. En témoigne par exemple ce passage des Canti, dans ses versions successives, traduites par Y. Bonnefoie de Vaux :

a)

L’heure déjà a fui, me laissant désespéré.

Au long d’une nuit d’insomnie, j’ai mesuré

Ma nullité. Cruelle est la lumière

Du matin. Clignant de l’oeil gauche, l’oeil droit

Fermé, j’observe sur le sol mon ombre

Courte. Le fond de l’air est frais.

Ah ! que vienne la mort ! Que la mort me délivre !

Le corbeau croassant dit mon sort décroissant.



b)

L’heure déjà a fui, me laissant désespéré.

Au long d’une nuit d’insomnie, j’ai mesuré

Ma nullité. Cruelle est la lumière

Du matin. Clignant de l’oeil gauche, l’oeil droit

Fermé, j’observe sur le sol mon ombre

Courte. Le fond de l’air est frais.

Ah ! que vienne la mort ! Que la mort me délivre !

Le corbeau croassant dit mes jours décroissants.

Trempé dans le beau ! Laideur ! Hi ! Koré !



c)


L’heure déjà a fui, me laissant désespéré.

Au long d’une nuit d’insomnie, j’ai mesuré

Ma nullité. Cruelle est la lumière

Du matin. Clignant de l’oeil gauche, l’oeil droit

Fermé, j’observe sur le sol mon ombre

Courte. Le fond  de l’air est frais.

Ah ! que vienne la mort ! Que la mort me délivre !

Le corbeau croassant dit mes jours décroissants.

Aubes ! … Heures trempées dans le beau !

Laideurs ! Hic ! … Orées…

On voit comme, d’étape en étape; le poème se nourrit de sa propre substance en l’affinant, mettant plus nettement en valeur, sur un fond de nihilisme exacerbé par les déboires physiques du poète et la série subséquente de ses râteaux amoureux, la dialectique beauté / laideur. Dans la dernière version, un délicat sentiment de la nature dicte au poète des notations particulièrement émouvantes, dignes d’un Rimbaud. Un détail du dernier vers de cette version nous rappelle que, parmi les diverses disgrâces physiques dont souffrait le malheureux poète, figurait un hoquet tenace, particulièrement gênant au petit-déjeuner. »

( Piotr Tassoupline-Patchouline )



11 /

 » Bouleversant Leopardi. Jamais autant que dans les Canti , le sentiment aigu de la  brièveté de la vie et du bonheur si fugitif n’a trouvé d’accents aussi déchirants :

E lucevan le stelle… e oleazzava

la terra… stridea l’uscio

dell’ orto… e un passo sfiorava l’arena.

Entrava ella, fragrante,

mi cadea fra le braccia.

O dolci bacci, o languide carezze,

mentr’io fremente

le belle forme discogliea dai veli !

Svani per sempre il sogno mio d’amore…

L’ore e fuggita

e muoio disperato !

e non ho amato mai tanto la vita !


                                                  ( Giacomo Pupuce – Nini )

12 /

 » Je n’ai pas lu grand-chose de Leopardi, mais il reste néanmoins pour moi une belle figure du Romantisme italien, à cause d’une scène magnifique du Gattopardo de Sergio Leone, où l’on voit Edward G. Robinson (Tancrède) glisser à Conchietta ( Annie Cordy), par le haut de la porte du chalet de nécessité au fond  du parc, une liasse de poèmes de Leopardi, pour qu’elle en fasse bon usage  »

( Angélique Acacqua-Boudin )

Au terme de ce petit florilège, il faut l’avouer, le cas Leopardi  reste un cas pendant, à défaut d’être bandant.

Giacomo Leopardi , Canti ,  traduits par Michel Orcel, préfacés par Mario Fusco, ( GF Flammarion bilingue )

Giacomo Leopardi en tête sur le chemin du col de Sialouze (vers le haut, à gauche) (1957)
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