» L’enthousiasme n’est pas un état d’âme d’écrivain  » : vraiment ?

 » L’enthousiasme n’est pas un état d’âme d’écrivain  » : cette forte parole se lit dans Note et digression , texte ajouté en 1919 par Paul Valéry à son Introduction à la méthode de Léonard de Vinci (1894) . A lire certaines pages du texte de 1894, on peut se demander si la maxime formulée en 1919 n’a pas la valeur d’une autocritique.

Voici, par exemple, comment, en 1894, Valéry  décrit la « méthode » de Vinci :

 »  Il garde, cet  esprit symbolique, la plus vaste collection de formes, un trésor toujours clair des attitudes de la nature, une puissance toujours imminente et qui grandit selon l’extension de son domaine. Une foule d’êtres, une foule de souvenirs possibles, la force de reconnaître dans l’étendue du monde un nombre extraordinaire de choses distinctes et de les arranger de mille manières, le constituent. Il est le maître des visages, des anatomies, des machines. Il sait de quoi se fait un sourire ; il peut le mettre sur la face d’une maison, aux plis d’un jardin ; il échevèle et frise les filaments des eaux, les langues des feux. En bouquets formidables, si sa main figure les péripéties des attaques qu’il combine, se décrivent les trajectoires de milliers de boulets écrasant les ravelins de cités et de places, à peine construites par lui dans tous leurs détails, et fortifiées. Comme si les variations des choses lui paraissaient  dans le calme trop lentes, il adore les batailles, les tempêtes, le déluge. Il s’est élevé à les voir dans leur ensemble mécanique, et à les sentir dans l’indépendance apparente ou la vie  de leurs fragments, dans une poignée de sable envolée éperdue, dans l’idée égarée de chaque combattant où se tord une passion et une douleur intime. Il est dans le petit corps « timide et brusque » des enfants, il connaît les restrictions du geste des vieillards et des femmes, la simplicité du cadavre. Il a le secret de composer des êtres fantastiques dont l’existence devient probable, où le raisonnement qui accorde leurs parties est si rigoureux qu’il suggère la vie et le naturel de l’ensemble. Il fait un christ, un ange, un monstre en prenant ce qui est connu, ce qui est partout, dans un ordre nouveau, en profitant de l’illusion et de l’abstraction de la peinture, laquelle ne produit qu’une seule qualité des choses, et les évoque toutes.

   Des précipitations ou des lenteurs simulées par les chutes des terres et des pierres, des courbures massives aux draperies multipliées ; des fumées poussant sur les toits aux arborescences lointaines, aux hêtres gazeux des horizons ; des poissons aux oiseaux ; des étincelles solaires de la mer aux mille minces miroirs des feuilles de bouleaux ; des écailles aux éclats marchant sur les golfes ; des oreilles et des boucles aux tourbillons figés des coquilles, il va. Il passe de la coquille à l’enroulement de la tumeur des ondes, de la peau des minces étangs à des veines qui la tiédiraient, à des mouvements élémentaires de reptation, aux couleuvres fluides.  Il vivifie. L’eau,  autour du nageur, il la colle en écharpes, en langes moulant les efforts des muscles. L’air, il le fixe dans le sillage des alouettes en effilochures d’ombres, en fuites mousseuses de bulles que ces routes aériennes et leur fine respiration doivent défaire et laisser à travers les feuillets bleuâtres de l’espace, l’épaisseur du cristal vague de l’espace.

   Il reconstruit tous les édifices ; tous les modes de s’ajouter des matériaux les plus différents le tentent. Il jouit des choses distribuées dans les dimensions de l’espace : des voussures, des charpentes, des dômes tendus ; des galeries et des loges alignées ; des masses que retient en l’air leur poids dans des arcs ; des ricochets des ponts ; des profondeurs de la verdure des arbres s’éloignant dans une atmosphère où elle boit ; de la structure des vols migrateurs dont les triangles aigus vers le sud montrent une combinaison rationnelle d’êtres vivants.   »

L’enthousiasme, pas un état d’âme d’écrivain ? Mais dans ces lignes magnifiques, l’enthousiasme est partout. C’est  lui qui vivifie à chaque moment cette évocation de l’univers de Léonard de Vinci, de sa puissance créatrice. C’est lui qui nous fait magistralement comprendre les principes d’un art où l’unité du monde se révèle à travers son inépuisable diversité, où poésie, inventivité, riment avec rationalité. Art « réaliste » ? Art conceptuel, bien plutôt, où affleure partout l’abstraction géométrique.

Ainsi ces pages de l’Introduction à la méthode de Léonard de Vinci  nous communiquent et nous font éprouver l’enthousiasme de leur auteur. Comment, dès lors, les concilier avec cette formule célèbre en forme de repentir : « l’enthousiasme n’est pas un état d’âme d’écrivain  » ?

Certes, le Valéry de 1919 n’est plus le jeune poète de vingt-trois ans. Il a évolué vers une plus grande exigence de rigueur dans la création littéraire. Dans le texte de 1919, il s’en explique en ces termes :

 »  Quelle grande que soit la puissance du feu, elle ne devient utile et motrice que par les machines où l’art l’engage ; il faut que des gênes bien placées fassent obstacle à sa dissipation totale, et qu’un retard adroitement opposé au retour invincible de l’équilibre permette de soustraire quelque chose à la chute infructueuse de l’ardeur.

   S’agit-il du discours, l’auteur qui le médite se sent être tout ensemble source, ingénieur, et contraintes : l’un de lui est impulsion ; l’autre prévoit, compose, modère, supprime ; un troisième –logique et mémoire — maintient les données, conserve les liaisons, assure quelque durée à l’assemblage voulu … Ecrire devant être, le plus solidement et le plus exactement qu’on le puisse, de construire cette machine de langage où la détente de l’esprit excité se dépense à vaincre des résistances réelles, il exige de l’écrivain qu’il se divise contre lui-même. C’est en quoi seulement et strictement l’homme tout entier est auteur .   »

 » Puissance du feu » , …  » chute infructueuse de l’ardeur », … « l’un de lui est impulsion », … « la détente de l’esprit excité  » : ces expressions suggèrent que Valéry n’a garde de méconnaître la nécessité de la source vive de l’inspiration, inséparable de l’enthousiasme. Mais l’art ne commence vraiment pour lui que lorsque l’artiste se rend maître de ses moyens, canalise la source vive et sauvage de l’enthousiasme inspiré pour  mieux en exploiter la richesse, construisant une machine de langage, expression qui n’est d’ailleurs pas sans évoquer les machines imaginées par Léonard de Vinci.

Alors, l’enthousiasme, pas un état d’âme d’écrivain ? La formule s’admet mieux si l’on considère qu’en tout écrivain coexistent l’homme qui pense, imagine, rêve, s’émeut, et celui qui prend la plume et écrit : l’ écrivant … L’enthousiasme est bel et bien un état d’âme d’écrivain, aux premiers stades de la création, mais il n’est plus — et sans doute de moins en moins à mesure que le travail de mise en forme avance, un état d’âme d’écrivant … Pour mieux s’en convaincre, sans doute aurait-on profit à consulter les brouillons et manuscrits des pages que j’ai citées plus haut, s’il en existe.

 Léonard de Vinci, Sainte Anne, la Vierge et l’enfant jouant avec un agneau
Publicités
Cet article a été publié dans littérature. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s