Lire Montaigne

Depuis de longues années, je vis avec la même édition de Montaigne : celle, parue en 1952 (rééditée en 1962) au Club Français du Livre. Maître d’oeuvre : Samuel Silvestre de Sacy. A l’époque, elle faisait, comme on dit, autorité. Présentation soignée, papier bible, typographie de qualité, reliure en carton imitation cuir.

Je crois pourtant que cette édition m’a dissuadé de lire vraiment Montaigne, c’est-à-dire de le lire attentivement et de bout en bout. Il est vrai qu’à l’époque (la fin des années 60 et suivantes), on ne disposait pas, pour lire Montaigne, d’une autre édition qui fît mieux. Mais les choses ont-elles vraiment changé aujourd’hui ?

En ce début de XXIe siècle, la difficulté, pour un lecteur qui veut découvrir Montaigne autrement qu’en s’en tenant aux passages les plus célèbres qu’on trouve dans les anthologies et les manuels scolaires, reste la même que celle qui  fut la mienne à trente ans :

– la langue ;  quatre siècles et demi nous séparent du français de Montaigne. Même si, globalement, il reste assez aisément lisible, le texte des Essais n’en comporte pas moins, à tout détour de phrase, pour le lecteur d’aujourd’hui,  de nombreuses difficultés, essentiellement lexicales : mots ou expressions qui ont cessé d’être en usage, ou qui ont changé de sens. Les spécialistes de Montaigne et de la langue du XVIe siècle eux-mêmes ne s’accordent pas toujours sur le sens à donner, dans les Essais, à telle phrase ou telle expression.

– les différentes strates du texte : la dernière édition des Essais parue du vivant de Montaigne est de 1588; elles intègre les additions et modifications des éditions précédentes. Mais on sait qu’en 1595, Marie de Gournay, l’amie très chère de Montaigne, fait paraître une nouvelle édition enrichie. On sait aussi qu’un exemplaire de l’édition de 1588, conservé à la Bibliothèque de Bordeaux, comporte de nombreuses additions manuscrites que Montaigne se proposait sans aucun doute d’intégrer à une nouvelle édition, sans qu’on sache si toutes ces additions auraient été conservées telles quelles dans la nouvelle édition. On a donc le choix entre trois éditions : celle   de 1588, celle de 1595, celle de 1588 enrichie des additions de l’exemplaire de Bordeaux : c’est ce dernier parti qu’avait choisi Samuel S. de Sacy.

– les citations : le texte de Montaigne est truffé de citations, pour la plupart d’auteurs latins ( Virgile, Tibulle, Lucain, Tite-Live, Cicéron etc.), que Montaigne propose sans les traduire ni donner le nom de l’auteur.

Cela veut dire que, sans des partis-pris clairs de l’éditeur moderne, dictés par son souci de faciliter la tâche du lecteur, celui-ci se retrouve très vite perdu, avoue forfait et referme le livre, après avoir déclaré Montaigne l’écrivain le plus ennuyeux du monde… et il arrive à Montaigne d’être ennuyeux, de laisser passer des redites, d’abuser des exemples, des citations qui  cassent le rythme du texte.

Mon édition de 1962 affiche clairement ses partis-pris : strict respect de la langue originale ( orthographe comprise ) ; intégration des additions de l’exemplaire de Bordeaux au texte de 1588, mais en les distinguant par une typographie  particulière (en l’occurrence des italiques dans un format si minuscule qu’il en devient presque illisible). Les notes, nombreuses, sont reléguées en fin de volume, éclairant diverses difficultés de langue et proposant des traductions des citations et les noms des auteurs); un glossaire amovible donne le sens de mots et expressions passés d’usage ou ayant changé de sens. Bien entendu, ce mode de présentation censé aider le lecteur le conduit en fait à d’incessantes et fastidieuses manipulations , et bientôt le plaisir du texte cher à Roland Barthes s’évapore complètement; et voilà un lecteur de plus de perdu pour les Essais. Je ne connais pas la plus récente édition de la Pléiade, qui reproduit l’édition de 1595, mais je doute qu’elle ait fait disparaître ce genre d’embarras. A vérifier tout de même.

Plus récemment (en 2009)  Gallimard a fait paraître dans sa collection Quarto une édition des Essais en français moderne initialement parue chez Champion entre 1989 et 2002 ; on doit cette traduction ( car c’en est vraiment une ) à André Lanly, professeur émérite à l’Université de Nancy. Plus de notes en fin de volume : elles sont proposées en bas de chaque page. Les additions de l’exemplaire de Bordeaux sont intégrées au texte sans être distinguées par une typographie particulière. Les traductions des citations sont elles aussi intégrées au texte, encadrées par des crochets. Ces choix facilitent évidemment la lecture, en augmentent le confort et le  plaisir. Dans l’ensemble, cette « traduction » paraît fidèle, relativement discrète, et n’altère donc pas trop les couleurs et les saveurs de l’original. La difficulté principale que doit tenter de surmonter le lecteur est au fond d’ordre psychologique : il doit accepter cette traduction comme il accepte celles de textes en langue étrangère, et la juger selon les mêmes critères. Et, pour cela, il doit accepter l’idée que le français de Montaigne est devenu pour nous une langue étrangère.

Le problème est que le français de Montaigne n’est pas vraiment une langue étrangère et que, souvent, le lecteur, pour résoudre telle ou telle difficulté, passe par des procédures mentales et linguistiques auxquelles il ne  pourrait avoir recours s’il avait affaire à un texte vraiment écrit en langue étrangère. Autrement dit, il se fabrique souvent sa traduction avec les moyens du bord, c’est-à-dire essentiellement à l’aide du contexte, et le plus souvent avec succès. Le plus souvent, car, si l’on assimile aisément tel usage (comme l’absence d’article défini), en revanche telle expression reste incompréhensible sans le secours d’une note.

La version de notre honorable professeur émérite à l’Université de Nancy reflète assez bien les difficultés et les ambiguïtés de l’entreprise. Tantôt il propose des équivalents vraiment utiles, quitte à indiquer en note l’expression ou la phrase du texte original qu’il démarque. Tantôt ses transformations ou additions  semblent inutiles, quand elles n’amoindrissent pas la couleur et la saveur de l’original. J’ai repéré au passage (dans le livre 1) tel faux sens (sur le mot « aucunement », traduit par « quelque peu », alors que dans le texte de Montaigne cet adverbe a bel et bien le même sens qu’aujourd’hui, ce qui aboutit à commettre un contresens sur l’ensemble de la phrase). Ailleurs  — dans le célèbre chapitre « Que philosopher c’est apprendre à mourir » –, c’est le texte latin d’un passage de Lucrèce qui se voit malmené (alors que Montaigne le cite exactement), ce qui rend impossible la traduction qu’en propose André Lanly. A consulter donc avec précaution, et toujours avec le texte original en regard.

En dépit de ces réserves, et en l’absence d’une édition vraiment satisfaisante, j’inclinerais personnellement à utiliser ce Montaigne traduit en français moderne comme une aide occasionnelle à la lecture de l’original. Cette aide est souvent indispensable, tant le sens de nombreux passages — parfois longs — du texte original risque d’être très imparfaitement saisi par un lecteur peu familier du français de l’époque de la Renaissance. Montaigne n’est évidemment pas le seul auteur de ce temps à présenter des difficultés de compréhension à chaque détour de phrase : il en va de même, entre autres, pour Rabelais.

Mais il est indispensable, à mon avis, de commencer par se frotter au texte original, et de se débrouiller avec les moyens du  bord pour en saisir le sens. Bien sûr, vu l’abondance des citations d’auteurs latins,  la connaissance de la langue de Cicéron et de Virgile aide beaucoup.

Montaigne, Essais , édition de Samuel Silvestre de Sacy  ( Le Club Français du Livre, 1962)

Montaigne , Les Essais en français moderne    ( Gallimard, Quarto )

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