Chroniques du « New Yorker » ( George Steiner)

Il est rare que l’article d’un critique nous plonge dans une admiration sans réserve et que son texte nous paraisse aussi remarquable que le livre dont il parle, quand ce livre est lui-même remarquable. Nous lisons le plus souvent les articles des critiques, même talentueux, comme autant d’introductions utiles, destinées, le plus souvent, à être rapidement oubliées.

Rien de tel quand le critique s’appelle George Steiner. Lecteur exemplairement attentif, perspicace, sensible et cultivé, il est aussi un admirable écrivain. Ses textes ne sont jamais aussi beaux que lorsqu’il parle d’un livre et d’un auteur qu’il admire et il prouve alors la supériorité de la critique dans une attitude d’empathie avec son objet. C’est le cas dans le texte qu’il consacre à l’écrivain sarde  Salvatore Satta et à son roman, Il Giorno del Giudizio. Dire tant de choses avec tant de justesse et de pouvoir d’évocation, dans l’espace de quelques pages, cela est d’un grand maître.

J’ignorais tout de Salvatore Satta et de son oeuvre. Maintenant que j’ai lu ce que dit de lui  Steiner, je vais me précipiter chez mon libraire! Et filer en Sardaigne, toutes affaires cessantes!

Pendant trente ans (de 1967 à 1997) George Steiner donna au New Yorker  pas moins de cent trente chroniques. Ces articles viennent d’être réunis, dans des traductions apparemment  bonnes de Pierre-Emmanuel Dauzat (malgré un petit nombre d’équivalences plutôt étranges ou incompréhensibles), et publiés chez Gallimard.

Tout le livre, ou presque, est du niveau de ce compte-rendu brillantissime du roman de Satta. Au hasard : la rencontre manquée (d’un cheveu), dans une réception londonienne, entre Malraux et un éminent historien de l’art (non nommé) qui avait démoli, arguments imparables à l’appui, les vaticinations du Maître; le bref récit qu’en fait Steiner est à mourir de rire. Ou encore, le compte-rendu du livre d’Albert Speer, qui fit partie du premier cercle des favoris du monstre, et qui paya de vingt années d’enfermement à Spandau sa « gestion » des travailleurs esclaves. Dans ce que retient Steiner du livre, il y a cette anecdote :

« Seize ans passèrent avant que Speer, à la faveur d’une bienveillante inadvertance, se retrouvât seul avec sa femme. Trop hébété, il ne parvint pas même à lui effleurer la main ».

Ces quelques pages, écrites par un homme qui ne dut de survivre, lui et sa famille, qu’à la clairvoyance et à l’esprit de décision de son père, sont exemplaires d’humanité et de noblesse.

Parmi les rares scories du livre, je note cette allusion à Mort à crédit, classé avec Bagatelles pour un massacre parmi les livres de Céline à oublier. Ou bien il ne l’avait pas lu (ce dont je doute), ou bien il faut mettre cette remarque au compte d’une erreur de référence… Mais, même quand on n’est pas d’accord avec lui (à propos de Cioran, par exemple), ses arguments sont à prendre en considération.

Un  recueil magnifique,  indispensable, comme le sont la plupart des livres de l’auteur des Antigones (Folio Essais), un des intellectuels les plus brillants de notre temps.

George Steiner, Lectures, chroniques du New Yorker, introduction de Robert Boyers, traduction de Pierre-Emmanuel Dauzat  / Gallimard, collection « Arcades »

 

George Steiner

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