Représenter Mahomet ?

Comme tant d’autres, j’ai acheté le numéro 1178 de Charlie Hebdo , dont je ne suis pas un lecteur régulier ni vraiment intéressé. Je l’ai fait pour manifester mon émotion à la suite de cette série d’assassinats barbares, par solidarité avec les victimes et leurs familles, et pour d’autres excellentes raisons encore.

Cependant, je n’ai pas trouvé heureuse la décision de la rédaction d’orner la première page d’une nouvelle caricature représentant Mahomet. C’est du moins ce qu’on dit qu’elle représente. C’est aussi ce qu’y ont vu un très grand nombre de Musulmans du monde entier. Les réactions, plus ou moins violentes, d’indignation et de colère ne se sont pas fait attendre. Il fallait s’y attendre. Ce n’était pas très malin, me semble-t-il, de donner l’impression de jeter à nouveau de l’huile sur le feu, même si, à mon avis, ce n’était pas le cas. On rappellera que, pour le moment, le bilan des manifestations dans les pays musulmans est de dix morts (au Niger) et un blessé grave (au Pakistan), sans compter diverses déprédations (églises brûlées etc.).

Il faut dire que, depuis la première publication de caricatures de Mahomet, Charlie Hebdo s’est taillé une réputation de publication islamophobe que ses articles et surtout ses dessins ont largement contribué à asseoir. Cette islamophobie n’est d’ailleurs qu’une manifestation, parmi d’autres, d’une attitude hostile aux religions, en particulier au catholicisme, dont le chef spirituel s’en est pris plus d’une fois pour son grade. Je garde le souvenir de cette Une du numéro 282 qui titrait :  » Notre envoyé spécial  à Rome nous câble : Dieu existe, j’ai enculé le pape  » — titre né d’une rencontre entre une rumeur prêtant à Pie XII des moeurs homosexuelles et la publication du livre d’André Frossard : Dieu existe, je l’ai rencontré. Dans le registre de la provocation bête et méchante, cette Une là allait bien au-delà de celle du 14 janvier dernier. Pour n’avoir su mettre un bémol à leur ligne antireligieuse quand cela aurait été raisonnable de le faire, les gens de Charlie Hebdo auront payé le prix fort. Ils n’auront pas mesuré non plus l’importance de l’islamisation des banlieues comme facteur d’identité. La religion est l’opium du peuple, c’est certain, mais il existe des méthodes plus pédagogiques de faire comprendre ses dangers aux accros d’une drogue que celle de la provocation méprisante, qui avait la préférence de Charlie Hebdo. L’ineptie et l’aveuglement de ses responsables nous valent aujourd’hui une vague de manifestations antifrançaises dans le monde musulman. A quand une manif monstre de Musulmans français dans les rues de Paris aux cris de « Je suis Mahomet » ? Comme disait ma grand’mère, ça nous pend au nez comme une chandelle de deux sous.

« Ineptie » : le mot est violent sans doute, mais il me semble que ces gens en sont restés à une forme de propagande antireligieuse qui se concevait très bien dans le cadre franco-français du temps du petit père Combes ou dans les années trente du siècle dernier mais qui est aujourd’hui complètement déphasée par rapport aux réalités de la société française contemporaine. On se rappelle par ailleurs avec quel soin les administrateurs de l’époque coloniale veillaient à ne pas froisser les susceptibilités religieuses dans les régions à majorité musulmane.

Le fait que le délit de blasphème n’existe plus depuis longtemps en France et qu’au nom de la liberté d’expression, on a le droit de se moquer de n’importe quelle religion me paraît un alibi un peu trop facile pour des provocations sur le degré de moralité desquelles on a aussi le droit de s’interroger. Ce qui m’amène à m’interroger sur ce qui est moral et sur ce qui ne l’est pas.

J’adhère pour ma part à une conception de la morale qui consiste à considérer comme non immoral tout ce qui ne fait aucun tort à autrui, ne lèse pas ses intérêts, ne le fait pas souffrir. C’est la seule règle morale que je reconnaisse. Elle est simple à formuler ; en revanche, elle est beaucoup moins facile à respecter qu’on pourrait le penser à première vue.

Dans le cas de la caricature ornant la Une du récent Charlie Hebdo, on peut évidemment affirmer qu’un tel dessin ne fait de mal à personne, ne lèse personne, ne fait souffrir personne. Voire. Il y a les souffrances physiques, mais il y a aussi les souffrances psychiques, et là, les choses deviennent beaucoup plus compliquées. Il est difficile de nier que se moquer du personnage le plus sacré ( après Dieu ) d’une religion qui compte plus d’un milliard de fidèles de par le monde ait fait souffrir psychiquement beaucoup de gens. Parmi les manifestants de ces derniers jours dans les pays musulmans, beaucoup l’ont d’ailleurs dit.Ne pas croire à une religion est une chose, ne pas sembler savoir ce qu’est le respect humain en est une autre. L’affaire est d’autant plus gênante que l’immense majorité des Musulmans sont des pauvres, des gens simples, pour qui leur religion est à peu près le seul moyen qu’ils aient d’affirmer leur dignité. Cette désinvolture, à leur égard, de petits bourgeois européens nantis, confortablement installés dans leurs certitudes, a quelque chose de passablement révoltant et ignoble (au sens étymologique du  terme).

Pourtant, quand j’ai eu sous les yeux cette nouvelle caricature en première page de Charlie Hebdo, je n’en ai été ni choqué ni indigné. La raison en est simple : je n’y ai pas reconnu Mahomet. J’ai simplement vu un personnage aux vagues allures de dignitaire religieux d’une autre époque, mais en aucun cas le Prophète. D’autre part, à la réflexion, ce dessin ne m’a pas paru insultant pour les Musulmans, au contraire. Qu’y voit-on représenté, en effet ? un personnage compatissant, capable de pardonner, qui, spontanément, fait cause commune avec les victimes, et pas avec les bourreaux… un saint, possiblement. Cette image ne m’a pas paru insultante ; je l’ai plutôt perçue comme un hommage. Un autre de ses aspects  m’a paru désarmant — il a trait au style des dessins d’un Charb ou d’un Luz : elle ressemble à un dessin d’enfant. Ma petite fille, quand elle avait six ou sept ans, réalisait des dessins qui avaient un peu l’allure de celui-là. Les amoureux du dessin satirique retrouvent toujours un peu leur âme d’enfant ; c’est ce qui m’arrive quand je regarde les dessins de Plantu dans le Monde. Il y a une espèce d’innocence enfantine de la caricature qui, le plus souvent, atténue la violence des dessins même les plus féroces.

Mais admettons tout de même que ce dessin  « représente » Mahomet. Il pose le problème de la légitimité de la représentation du prophète, par les non-musulmans d’une part, par les musulmans d’autre part. Dans le cas de ces derniers, le Monde.fr du 15 janvier publiait un très bon article traitant de la représentation de Mahomet dans le monde musulman. On y apprend que, dans le Coran, la question des images n’est abordée qu’une fois. Le verset 90 de la Sourate V  dit :

 » Le vin, les jeux de hasard, les idoles sont des abominations inventées par Satan » . Ces « idoles » (littéralement « pierres dressées ») sont clairement les représentations sculptées des dieux païens.

Le Coran n’interdit donc pas la représentation de Mahomet, pas plus que la sunna, qui se borne à préconiser une attitude générale de défiance à l’égard des représentations de figures humaines et animales, auxquelles on reproche de prétendre rivaliser avec l’oeuvre de Dieu, en créant un monde parallèle à celui créé par Dieu. Cet argument vaut ce qu’il vaut. Il pose, en tout cas, le problème général des rapports entre l’image et la réalité. Notons que l’Islam contemporain ne condamne nullement la photographie, le cinéma ni la télévision, qui se borneraient à reproduire ce qui existe déjà … Autre argument qui vaut ce qu’il vaut !

Sont donc seules prohibées les représentations d’êtres vivants par les moyens du dessin, de la peinture et de la sculpture. Ce qui n’empêche pas des représentations de ce type d’avoir existé dans l’histoire de l’Islam, à commencer par les représentations… de Mahomet ! Entre le XIIIe siècle et le XVIIIe siècle de notre ère, on en trouve dans l’Inde des Moghols, dans l’empire ottoman et en Perse ; elles illustrent des manuscrits et des ouvrages de piété. Dans l’Iran chiite contemporain, des images du prophète, plus ou moins tolérées par les autorités, se rencontrent en plus d’un foyer…

L’Islam n’est pas la seule religion à s’être posé le problème de la légitimité de la représentation de Dieu et de figures particulièrement révérées. On sait que la querelle des images a violemment troublé le christianisme des premiers siècles. Dans les temples calvinistes, comme du reste dans les synagogues, les images restent proscrites.

Ces querelles reflètent évidemment l’idée que les uns et les autres se font des rapports de l’image avec le réel. Avec le monde visible aussi bien qu’avec le monde invisible. Vaste question.

S’agissant du monde visible, il est loisible de s’interroger sur le statut de la représentation. Qu’est-ce qu’une représentation ? On parle de caricatures de Mahomet, de représentations de Mahomet . Cette façon de parler peut sembler très impropre, ne serait-ce que parce qu’elle suggère qu’on passe directement de la représentation à la réalité à laquelle elle se réfère. Comme si représentation = réalité représentée.

Il n’en est rien, évidemment. Une image, quelle qu’elle soit  — photographie, image cinéma ou vidéo, dessin, peinture, sculpture — reste toujours très en-deçà de la vérité et de la complexité de ce qu’elle représente. Elle ne peut en proposer qu’une version simplifiée, stylisée, appauvrie. Il faut avoir une idée bien naïve de l’image pour s’imaginer qu’elle pourrait rivaliser avec une création de Dieu (si l’on y croit) ou une réalité quelconque du monde. Elle n’en propose jamais qu’une approximation, à la mesure des faibles moyens dont nous disposons pour appréhender le réel où nous sommes plongés.

Ainsi, le créateur d’une image, fût-il le plus génial des artistes, ne peut prétendre  donner un équivalent de la réalité représentée ni atteindre sa vérité. Il ne peut exprimer que l’idée qu’il s’en fait. Le dessinateur de Charlie Hebdo n’a pas représenté Mahomet, il n’a fait qu’exprimer l’idée — plutôt favorable — qu’il se faisait de lui. Il n’a dessiné qu’une opinion, son opinion.

Les représentations de Mahomet, comme celles du Christ, de Moïse ou d’Abraham, appartiennent à une classe d’images bien particulières : les images sans référent. Une photographie d’Albert Einstein , un portrait de Bonaparte, une caricature de Sarkozy ou de François Hollande par Plantu, ces images ont toutes un référent identifiable dans la réalité extérieure.  En revanche, le référent d’une image de Mahomet est introuvable. Cela ne veut pas dire évidemment que Mahomet n’ait pas existé (ni le Christ, ni Moïse). La situation serait différente si nous possédions un portrait de Mahomet exécuté de son vivant, authentifié comme tel, et qui pourrait être à l’origine d’une tradition iconographique ; ce  n’est pas le cas. Le dessin de Luz publié en première page de Charlie Hebdo s’inscrit dans une série historique de représentations du prophète dont la plus ancienne n’a pas de référent : du coup, toutes celles qui ont suivi en sont privées, elles aussi. Si l’on voulait absolument leur trouver un référent, on pourrait dire aussi qu’elles renvoient à un référent imaginaire qui, de plus, est contenu en elles, et non extérieur à elles, comme dans les cas évoqués plus haut. On peut en conclure qu’il est impossible de représenter Mahomet, puisque personne ne peut dire à quoi il ressemblait. C’est ainsi que les miniatures persanes représentant Mahomet le montrent semblable à un dignitaire religieux de l’époque où la miniature a été réalisée.  Une image, quelle qu’elle soit, ne dévoile, de toute façon, guère autre chose que l’imaginaire de son auteur, son idiosyncrasie, et le réseau de ses références culturelles. Parce qu’elle est — toujours — le produit d’une manipulation plus ou moins complexe, elle est nécessairement toujours coupée du réel dont elle prétend rendre compte.

L’image de Mahomet la plus scandaleuse pour un  Musulman n’appartient pas au domaine de l’iconographie mais à celui de notre tradition théâtrale, C’est celle qu’en donne Voltaire dans son Mahomet, sans doute la plus forte de ses pièces avec sa Mort de César.  Mahomet y apparaît comme une être assoiffé de pouvoir, dont le machiavélisme n’a rien à envier à celui du Néron racinien ou d’un Staline. Un passage du Mariage de Figaro de Beaumarchais, suggère d’ailleurs que la représentation de Mahomet risquait déjà de valoir de sérieux ennuis à son auteur : c’est dans le célèbre monologue de Figaro de l’acte V :

 » Je broche une comédie dans les moeurs du sérail ; auteur espagnol, je crois pouvoir y fronder Mahomet sans scrupule : à l’instant un envoyé… de je ne sais où se plaint que j’offense dans mes vers la Sublime Porte, la Perse, une partie de la presqu’île de l’Inde, toute l’Egypte, les royaumes de Barca, de Tripoli, de Tunis, d’Alger et   de Maroc : et voilà ma comédie flambée pour plaire aux princes mahométans, dont pas un, je crois, ne sait lire, et qui nous meurtrissent l’omoplate, en nous disant : Chiens de chrétiens !  —  Ne pouvant avilir l’esprit, on se venge en le maltraitant.  »

On voit que, sur la question , le débat entre Occident christianisé et pays musulmans n’est pas nouveau. Peut-être qu’un bon colloque international sur l’image pourrait contribuer à le pacifier…

( Posté par : la grande Colette sur son pliant, avatar eugènique agréé )

Le prophète Mahomet, manuscrit ottoman du XVIIe siècle
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