Une aventure inédite de Zarathoustra

 » Nietzsche, a écrit Rémy de Gourmont, c’est la pensée de la montagne ».  Sa philosophie, ajoute-t-il, « a la pureté de l’air des sommets ». On sait que Nietsche, infatigable marcheur, écrivit ses grandes oeuvres à Sils-Maria, en Engadine. Son Zarathoustra se retire dix ans dans la montagne pour y méditer. Il trouve sa joie à parcourir les crêtes, à gravir les hautes cimes, tout en formant moult pensées sublimes.

Aussi me suis-je étonné que, dans Ainsi parlait Zarathoustra , il ne soit jamais question du chamois,  animal familier des montagnes, dont le sage a dû pourtant souvent croiser les chemins capricieux. Je me suis donc fait un devoir et un plaisir de combler cette lacune :

 

ZARATHOUSTRA ET LES CHAMOIS

 

 » Au coucher du soleil descendant de sa montagne chérie, Zarathoustra perçut, dans la hêtraie majestueuse et ombreuse, des bruits légers. Il ne tarda pas à  repérer au-dessous de lui, dans un ravin profond, des chamois qui paissaient tranquillement. Il prit le parti de les approcher sans les alerter. L’entreprise était délicate : la pente était raide et quelque peu glissante. Il ne put empêcher un caillou de rouler, et, aussitôt, en quelques bonds, les chamois eurent gagné l’autre rive du ravin, où ils s’arrêtèrent.

Poursuivant sa lente progression au bord du ravin, sur une pente vraiment bien raide, Zarathoustra, appuyé sur ses bâtons de marche, faisait vaguement penser à un coléoptère curieusement coloré, habillé chez Décathlon, et à qui il aurait manqué des pattes. D’en bas, les chamois l’observaient. Lui, de son côté, d’un regard oblique, tâchait de ne pas les perdre de vue, tout en veillant à ne pas se casser la figure. Il crut percevoir comme un accès de douce gondolance qui faisait onduler les échines, mais dans le poudroiement du soleil couchant, il n’aurait pu en jurer. Soucieux de garder la dignité qui sied au sage, il prit le parti de se redresser. Mal lui en prit : il passait justement sous des branches basses dont l’une s’enfila malencontreusement dans l’anneau de toile qui sert, comme le sait tout randonneur, à accrocher le sac au portemanteau.

D’en bas lui parvint l’éclat d’une sorte d’ éternuement, retenu, certes, mais puissant car collectif.

Suspendu pour ainsi dire à la branche, le corps raidi à 45 degrés dans la pente, Zarathoustra essayait de se donner une contenance.

En bas, le groupe l’observa encore quelques instants, puis, comme la situation n’évoluait pas, tous s’élancèrent dans la falaise qu’ils gravirent prestement, puis disparurent.

Fort à propos pour la dignité de Zarathoustra, car c’est alors que la branche cassa et que, sur la pente couverte d’un lit de feuilles mortes, le sage entreprit une courte démonstration de bobsleigh d’été, dans un vacarme de gamelles.

Il n’eut pas vraiment le temps de recouvrer toute sa sérénité car, au bas de la pente, l’attendait l’épreuve d’un court passage en surplomb à quelques mètres au-dessus du macadam d’une route très fréquentée, en cette saison, par les amateurs motorisés de paysages. Zarathoustra fit le choix d’effectuer cette traversée sur les fesses et en s’accrochant à tous les buis qui se présentaient : qu’eût gagné sa dignité à être projetée, bagage imprévu, sur la galerie d’un touriste néerlandais de passage?

 

Ainsi marchait Zarathoustra.   »

 

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