Un metteur en scène de théâtre qui n’aime pas le théâtre

Interrogé par une journaliste au cours du festival d’Avignonle metteur en scène Christoph Marthaler déclarait :
  
“Je ne vais jamais au théâtre, je n’aime pas ça, je n’y comprends d’habitude rien. Je préfère lire le texte de la pièce à la maison, tranquille, sans que les interprétations des acteurs viennent le brouiller. Aller au concert ou voir des expos m’excite davantage ; mais, après tout, un chirurgien va-t-il voir des opérations quand il a fini les siennes ?  […] Je dois bien avouer que je déteste qu’on joue, qu’on mente au théâtre. Ainsi, je préfère qu’on lise un texte plutôt qu’on l’interprète : il faut laisser au spectateur sa liberté de perception, ne pas tenter de l’influencer de telle ou telle façon. ”
Singulière façon d’écarter l’interprétation théâtrale comme superflue, indiscrète, dangereuse.

En somme, à tous les metteurs en scène qui pensent (avec raison) que le théâtre, c’est d’abord des acteurs en scène, Christoph Marthaler oppose un déni radical de l’acteur, dont l’interprétation ne sert jamais qu’à “brouiller” un texte, selon le mot qu’il emploie. Jouer, selon lui, c’est mentir. Et il vaut mieux toujours lire un texte de théâtre que le voir jouer.

Venant d’un metteur en scène réputé, des déclarations aussi rétrogrades et obtuses étonnent. Outre qu’elles dénient toute spécificité au texte de théâtre, elles procèdent d’une compréhension naïve de l’acte de lecture, qu’elle soit orale ou  silencieuse, que Marthaler oppose à l’interprétation. “Je préfère qu’on lise un texte plutôt qu’on l’interprète”, déclare-t-il.

Comme si toute lecture n’était pas déjà une interprétation. Dans le cas de la lecture orale, c’est une évidence. Mais même dans celui d’une lecture silencieuse, le corps est plus impliqué qu’on ne croit, et tout l’imaginaire corporel. Comme si le lecteur ne mobilisait pas tout son corps pour lire, autant que le fait un acteur. Il faut n’avoir jamais réfléchi à ce que c’est que lire pour opposer de façon aussi niaise lecture  et interprétation théâtrale.

Au fond, de tels propos s’appuient implicitement sur des positions métaphysiques qui opposent le corps à l’esprit, le second étant de toute façon supérieur au premier, qui n’est admis que comme son serviteur, et toujours suspect de chercher à “brouiller” ses inspirations.

Plutôt que de se laisser aller à des déclarations aussi ineptes, Marthaler aurait pu dire, simplement, qu’il ne supportait pas les interprétations des autres, forcément différentes de la sienne. Il n’aurait pas emporté la sympathie, mais au moins il aurait échappé au ridicule.

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