L’incomparable naïveté du coeur vaillant

Le David du Bernin compte sûrement parmi les plus belles réalisations du grand sculpteur et architecte, auquel il me semble qu’en général, en France en particulier, on n’accorde pas toute la place qu’il mérite. Cela tient sans doute en partie à la médiocre estime et à la médiocre connaissance que les gens ont de l’art baroque. Au fond, et malgré des travaux décisifs déjà bien anciens, comme l’ouvrage de V.-L. Tapié, les choses n’ont guère changé depuis le temps où Joris-Karl Huysmans, dans la Cathédrale, roman par ailleurs passionnant, faisait preuve d’une incompréhension obtuse à l’égard du grand autel baroque de la cathédrale de Chartres.

Le Bernin a donné à son David une expression inoubliable, mélange d’insolence, de détermination, d’énergie juvéniles. Il est la figure même de l’audace. Quand on le voit, on comprend tout de suite la vérité et la vertu de l’adage latin : audaces fortuna juvat.

Quand on regarde la statue dans son ensemble, on comprend combien cet art est aux antipodes de l’art classique français, qui privilégie l’immobilité, la permanence, comme cela se vérifie chez Poussin, chez Le Brun et chez les artistes qui ont travaillé pour Versailles, où le Bernin ne fit qu’un bref passage, en vue de réaliser une statue équestre de Louis XIV que le monarque, finalement, décommanda. « Je hais le mouvement qui déplace les lignes », dit la Beauté dans un poème où Baudelaire tire, au fond, à deux siècles de distance, la leçon de l’art français du Grand Siècle; un art où le geste se fige dans sa « vérité emphatique », même chez le moderne et romantique Delacroix.

Le David du Bernin est la négation de cette conception de l’art. Le sculpteur nous le montre au moment où il bande sa fronde, dans un mouvement de torsion de tout le corps, juste avant de décocher sa pierre à Goliath, qu’il vise au front. Art du mouvement, art qui vise à saisir l’instant — l’instant décisif, celui où le destin bascule.

Il existe bien des photographies de cette statue. L’une des plus belles que je connaisse est un cliché en noir et blanc réalisé par Ferrante Ferranti pour le si beau livre de Dominique Fernandez,  la Perle et le croissant , ( Plon, collection Terre Humaine ) — ouvrage aussi délectable qu’incontournable pour qui s’intéresse au baroque européen.

Comme cette statue donne raison à la préférence que Nietzsche affirme avec éclat pour l’Ancien Testament:  » J’y trouve de grands hommes, écrit-il dans la Généalogie de la morale , un paysage héroïque et une chose rarissime sur terre, l’incomparable naïveté du coeur vaillant ; mieux encore, j’y trouve un peuple.  »

 

Le BerninDavid  (Rome, galerie Borghèse)

Publicités
Cet article a été publié dans arts plastiques. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s