Il y a crime contre l’humanité et crime contre l’humanité

 » Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde « 

                                                                             ( Albert Camus )

A la vérité, Camus a dû reprendre l’idée à Socrate, qui l’avait proposée bien avant lui. Je n’ai pas retrouvé le passage dans Platon mais la formule de Camus me paraît fidèle à la pensée de Socrate.

En visite à Alger, Emmanuel Macron aura donc tenu des propos qui ont provoqué chez certains des réactions indignées.

 » La colonisation fait partie de l’histoire française, a-t-il déclaré. C’est un crime, un crime contre l’humanité, c’est une vraie barbarie. Et ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face, en présentant nos excuses à ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes « .

Ce qui aura provoqué ces réactions de fureur, à droite et parmi les rapatriés d’Algérie, c’est, bien sûr, la qualification de crime contre l’humanité. C’est aussi l’emploi de ce « nous » qui incite à considérer les Français d’aujourd’hui comme co-responsables, en tant que membres de notre communauté nationale, de crimes qu’ils n’ont pas personnellement commis.

A la vérité, l’épisode s’inscrit dans une longue série d’incidents et de polémiques engendrés par l’apparition dans le droit international, en 1945, du concept juridique de crime contre l’humanité. Il s’agissait à l’origine, de définir, de stigmatiser et de punir les crimes de masse commis par les nazis contre la communauté juive, mais aussi contre d’autres communautés et groupes humains, les tziganes, les homosexuels.

Fort bien. Le problème est venu de ce que  le nouveau crime a été déclaré rétroactif : on a dû considérer que c’était nécessaire, sinon on n’aurait pas pu juger les responsables nazis. On aurait certes pu les envoyer à la potence pour d’autres motifs — crimes de guerre, assassinats, actes de barbarie –, mais on a dû penser qu’aucune de ces qualifications ne rendait suffisamment compte de l’énormité du forfait. En outre, on a déclaré le nouveau crime  imprescriptible. En somme on n’a pu le créer qu’au prix de deux entorses majeures à deux principes essentiels du droit : la non-rétroactivité des lois définissant et punissant les délits et les crimes, et la prescription.

Une fois cet imbroglio mis en place, on n’en est plus sorti. Car, si la nouvelle disposition pénale est rétroactive, si, de plus, le crime qu’elle qualifie est imprescriptible, qu’est-ce qui  empêche de qualifier de crime contre l’humanité un ensemble d’actes commis (par exemple) vers 1840  et de réclamer sa punition ? Qu’est-ce qui empêche les descendants et héritiers des victimes d’exiger des réparations aux descendants et héritiers des supposés criminels ?

Il ne s’agit pas, bien entendu, de nier l’utilité de ces dispositions pour un passé proche (depuis 1945), pour le présent et pour l’avenir. Mais autre chose est de projeter dans un passé plus ancien, dont la connaissance devrait principalement relever aujourd’hui des investigations et des interrogations des seuls historiens, un concept récemment forgé. Les politiciens, militaires et idéologues du XIXe siècle défenseurs des entreprises coloniales qu’ils célébraient volontiers comme une mission civilisatrice, eussent été bien étonnés de s’entendre accuser d’être des criminels contre l’humanité, et tout autant la grande majorité de leurs concitoyens. Vers 1880 et bien plus tard en France, la présence française en Algérie était considérée comme normale et profitable à l’ensemble de la nation par la grande majorité des citoyens français. La légitimité de la colonisation française  en Afrique ou en Extrême-Orient n’était contestée par aucun des Etats de l’Europe d’alors.

Du reste, la conquête de l’Algérie à partir de 1830 n’inaugure pas le passé colonial de la France, dont les premières entreprises dans ce domaine sont aussi anciennes que celles d’autres nations européennes, l’Espagne, le Portugal, la Grande-Bretagne. La conquête et la colonisation du Nouveau Monde s’apparentent, du point de vue adopté un peu vite par Emmanuel Macron, à un gigantesque crime contre l’humanité auprès duquel la Shoah apparaîtrait presque comme un … détail. Si l’on ajoute les Pays Bas, l’Allemagne, l’Italie à la liste des pays colonisateurs, c’est presque toute l’Europe occidentale qui  tombe sous le coup de l’accusation de crime contre l’humanité pour cause de colonialisme.

Il n’y a pas lieu, bien entendu, de s’en tenir là. Un examen, même sommaire, des forfaits des diverses communautés humaines de la planète nous convaincra aisément que le crime contre l’humanité est aussi ancien que l’humanité elle-même.

A vrai dire, l’idée de qualifier la colonisation comme un crime contre l’humanité est bien  antérieure à notre époque. Comme le font remarquer, dans le Monde du 19 février, François Gèze et  Gilles Manceron,  » on la trouve esquissée dès le XVIIIe siècle sous la plume de Condorcet   » qui qualifiait en 1781 la première colonisation esclavagiste de « crime contre la morale » et de « violation du droit naturel ». Plus près  de nous, Jaurès, en 1908,  » appelait à la tribune de la Chambre les massacres de villages marocains des « attentats contre l’humanité« . Sans parler de tous ceux, évoqués par Gèze et Manceron, « qui plus tard dénoncèrent la « barbarie » des massacres du Nord-Constantinois en mai-juin 1945, celle de la révolte malgache de 1947 ou les guerres sans merci menées par l’armée française à partir de 1955 contre les nationalistes algériens et camerounais, les uns et les autres en lutte pour l’indépendance de leur pays ». Crime contre l’humanité, au sens où l’entendaient Condorcet et Jaurés, que l’usage systématique de la torture par l’armée française en Algérie ? Sans aucun doute. Vu la date des faits, ils pouvaient légitimement être caractérisés et poursuivis comme tels par une juridiction internationale. Mais peut-il en aller de même pour les massacres de villageois marocains dénoncés par Jaurès ?

En somme, Emmanuel Macron, lors de sa visite à Alger, a commis la maladresse de mettre dans le même sac des actes qui suscitent à bon droit notre horreur et notre indignation mais qui relèvent aujourd’hui de l’Histoire, avec des actes contemporains qui, eux, tombent sous le coup des dispositions internationales en matière de crime contre l’humanité. Il a entretenu la confusion entre crime contre l’humanité comme disposition du droit international et crime contre l’humanité comme abomination révoltant la conscience morale. Aussi d’aucuns ont-ils pu voir dans ses déclarations l’assentiment à une action intentée devant les instances internationales par les descendants des innombrables victimes de la colonisation française. Ce n’était sûrement pas le cas mais il faut faire attention à ce qu’on dit.

Il  a commis une autre maladresse, à mon avis, celle qui a provoqué la fureur des Pieds Noirs venus manifester à la porte de ses meetings, à Marseille et à Toulon.

Ces crimes contre l’humanité inséparables de la colonisation furent des crimes d’Etat, systématiquement organisés et perpétrés, dans tous leurs aspects, par les Etats successifs qui ont gouverné la France depuis la Renaissance jusqu’aux années 60 du siècle dernier. Certes, nombreux furent les individus qui participèrent directement à la mise au point et à l’application des actions les plus violentes, dirigées contre les populations civiles. Mais il serait absurde de juger coupables de complicité de ces crimes des populations entraînées massivement, bon gré mal gré, dans le devenir historique. Massivement, les Pieds Noirs ne sauraient aucunement être accusés d’une telle complicité, alors même qu’ils finirent par être les victimes d’un système qui, le jour où il s’écroula, les écrasa sous ses décombres. La mère d’Albert Camus devrait-elle être considérée comme complice du crime contre l’humanité que fut, historiquement, la colonisation de l’Algérie ?

Ce « nous » ambigu, dont la visée réelle et efficace ne saurait être que pédagogique, a été la seconde maladresse d’Emmanuel Macron, en suggérant une confusion entre un Etat et une population.

Macron a mal nommé les choses, en les disant trop vite et trop sommairement. Les politiciens prennent trop souvent le risque, surtout en période électorale, de réduire des réalités complexes à des slogans. Ce faisant, ils n’ajoutent pas seulement, comme le notait Camus, au malheur du monde ; ils ajoutent de la confusion et de l’à-peu-près, au risque d’égarer les esprits, et de voir se retourner contre eux leurs bonnes intentions traduites à la va-vite. Quitte à tenter, après coup, de recoller les morceaux, ce qui, souvent, ne fait qu’ajouter à la confusion.

Quant à nous, descendants et héritiers de ces Français d’autrefois, citoyens d’une France qui n’est plus celle d’autrefois, il nous revient de regarder en face le passé de notre pays, et de comprendre pourquoi et en quoi ses entreprises coloniales furent autant de crimes contre l’humanité, au sens où l’entendait Condorcet, afin d’en tirer les leçons pour l’avenir de notre pays et pour celui du monde. Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas d’un édifiant et réconfortant récit national, c’est d’un regard informé et lucide, c’est d’une réflexion éclairée par l’adhésion à des valeurs. Parmi celles-ci : avant d’être des citoyens français, nous sommes des citoyens du monde ; avant d’être des Français, nous sommes des humains. La colonisation française est morte parce que ses adversaires se sont dressés contre elle au nom de ces droits de l’homme qu’avait proclamés la première la Révolution française. La France coloniale est morte de l’insoutenable contradiction entre sa pratique et les principes dont elle prétendait se réclamer et qu’elle ne cessa de bafouer. Ni fleurs ni couronnes.

Regardons en face le passé colonial de la France, par François Gèze et Gilles Manceron  ( Le Monde du 19 février 2017 )

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Je suis une galaxie

Tout le monde (ou presque) connaît le texte célèbre des Pensées sur les deux infinis. On connaît moins en revanche, dans l’opuscule De l’esprit géométrique, le passage où Pascal pose la possibilité, voire la nécessité de ces deux infinis, celui de grandeur et celui de petitesse, à partir d’un raisonnement logique et mathématique simple :

 » Ainsi il y a des propriétés communes à toutes choses, dont la connaissance ouvre l’esprit aux plus grandes merveilles de la nature.

   La principale comprend les deux infinités qui se rencontrent dans toutes : l’une de grandeur, l’autre de petitesse.

   Car quelque prompt que soit un mouvement, on peut en concevoir un qui le soit davantage, et hâter encore ce dernier ; et ainsi toujours à l’infini, sans jamais arriver à un qui le soit de telle sorte qu’on ne puisse plus y ajouter. Et au  contraire quelque lent que soit un mouvement, on peut le retarder davantage, et encore ce dernier ; et ainsi à l’infini, sans jamais arriver à un tel degré de lenteur qu’on ne puisse encore descendre à une infinité d’autres, sans tomber dans le repos.

   De même, quel que soit un nombre, on peut en concevoir un plus grand, et encore un qui surpasse le dernier ; et ainsi à l’infini, sans jamais arriver à un qui ne puisse plus être  augmenté. Et au contraire, quelque petit que soit un nombre, comme la centième ou la dix-millième partie, on peut encore un concevoir un moindre, et toujours à l’infini, sans arriver au zéro ou néant.

   Quelque grand que soit un espace, on peut en concevoir un plus grand, et encore un qui le soit davantage ; et ainsi à l’infini, sans jamais arriver à un qui ne puisse plus être augmenté. Et au contraire, quelque petit que soit un espace, on peut encore en considérer un moindre, et toujours à l’infini, sans jamais arriver à un indivisible  qui n’ait plus aucune étendue.

   Il en est de même du temps. On peut toujours en concevoir un plus grand sans dernier, et un moindre, sans arriver à un instant et à un pur néant de durée.

  C’est-à-dire, en un mot, que quelque mouvement, quelque nombre, quelque espace, quelque temps que ce soit, il y en a toujours un plus grand et un moindre ; de sorte qu’ils se soutiennent tous entre le néant et l’infini, étant toujours infiniment éloignés de ces extrêmes.  »

Pascal n’applique pas explicitement ce raisonnement à l’Univers réel, mais on se dit qu’il n’en est pas loin. Je ne sais ce que pensent de ce raisonnement les physiciens et cosmologistes contemporains, en un temps où la vitesse de la lumière a été, depuis longtemps, posée par Einstein comme une limite indépassable (bien que, paraît-il, des expériences de laboratoire aient permis d’atteindre des vitesses supérieures) et où nous savons que, dans les parages du zéro absolu, tout mouvement des atomes semble s’arrêter.

Dans les Pensées, Pascal peint l’homme vertigineusement perdu entre l’infini de grandeur et l’infini de petitesse, et le lecteur se dit qu’il anticipe génialement sur les découvertes des physiciens et astronomes à partir de la fin du XIXe siècle. Certes, Galilée venait, à l’aide de son télescope, de reculer spectaculairement les limites de l’Univers connu mais, à ma connaissance, le microscope n’avait pas encore été inventé.

La Galaxie, dont notre soleil et son cortège de planètes occupent un canton reculé, s’étend sur quelque 80 000 années-lumière et compte entre 100 et 400 milliards d’étoiles. Elle fait partie d’un  » amas local » qui compte une soixantaine de galaxies. Cet amas local appartient à un « superamas », récemment baptisé Laniakea (« horizon céleste immense » en hawaïen) par les astronomes qui l’ont étudié. Laniakea s’étend sur 500 millions d’années-lumière et contiendrait plus de 100 000 galaxies. Rappelons que les limites de l’Univers connu dépassent légèrement les 13 milliards d’années-lumière…

Le lecteur des Pensées a beau avoir été prévenu, il n’en reste pas moins ahuri devant ces décomptes de l’espace et du temps. Pour paraphraser une chanson de Johnny, si ce n’est pas l’infini ça lui ressemble.

 »  Que l’homme, étant revenu à soi, considère ce qu’il est, au prix de ce qui est ; qu’il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature ; et que de ce petit cachot où il se trouve logé, j’entends l’univers, il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes et soi-même à son juste prix.

   Qu’est-ce qu’un homme dans l’infini ?  »

Pascal poursuit :

 »  Car enfin qu’est-ce qu’un homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout.  »

Un milieu entre rien et tout ? Vision optimiste qui place l’homme « au milieu », dans une position d’équilibre en somme, mais rien n’est moins sûr.

Spécialiste du raccourci humoristique (noir), Cioran, dans Aveux et anathèmes, note :

 »  Ce matin, après avoir entendu un astronome parler de milliards de soleils, j’ai renoncé à faire ma toilette : à quoi bon se laver encore ?  »

Car enfin, si on n’a pas recours au pascalien radeau de sauvetage (de la Méduse ?) de la foi, on est très vite amené à se demander à quoi rime l’existence de ce sous-ciron appelé l’homme, perdu sur ce trou du cul du monde qu’est la Terre, et à lui dénier tout sens et toute valeur.

Ce matin, lisant, sur le site de Pierre Assouline, la République des livres, un article sur Matthieu Galey, critique théâtral du siècle dernier, aujourd’hui bien oublié, je me suis pris à rire aux éclats en apprenant que ledit Matthieu Galey, mort prématurément vers la cinquantaine, aspirait à « laisser une trace ». Cette ambition me paraissait ne rimer à rien, n’appeler, dans sa dérision, qu’un rire hénaurme ! Une trace ! façon bave d’escargot, que lave la première pluie.

Soit. Mais j’avais tort. Question d’échelle. Que notre existence paraisse n’avoir ni sens ni valeur à l’échelle des superamas de galaxies, peut-être, mais alors lesdits superamas, perdus dans l’immensité du cosmos, n’en ont pas davantage. A notre échelle de sous-sous-cirons, vouloir laisser une trace à l’intention de nos descendants est concevable ; et pour le vivant, que sa vie ait pour lui du sens et de la valeur, on l’admettra  aisément. Pour lui seulement ? Pourquoi pas. « Une vie ne vaut rien, disait Malraux, mais rien ne vaut une vie ». C’est bien notre droit (et peut-être notre privilège) d’insuffler du sens et de la valeur à ce qui peut-être, n’en avait pas.

Les neutrinos sont sans doute les particules les plus infimes actuellement connues ( à moins que le boson de Higgs…). Produits par le soleil et les étoiles lointaines, ils sont dépourvus de charge électrique et quasiment de masse. A chaque instant des milliards de neutrinos traversent notre corps sans interférer avec nos atomes.

C’est qu’à l’échelle du neutrino nous sommes si grands ! Si la probabilité qu’un neutrino interfère avec un de nos atomes est infime, c’est que, d’abord, à 99,9%, nous sommes faits … de vide ; ainsi, quand un neutrino traverse notre corps, je me figure qu’il est dans une situation analogue à celle d’un vaisseau spatial perdu dans le vide intersidéral, recevant la lumière d’étoiles si lointaines ; à l’échelle du neutrino, la distance entre deux de nos atomes est comparable à celle qui sépare deux étoiles de la Voie Lactée. A l’échelle du neutrino, chacun d’entre nous est une galaxie, un amas d’atomes-étoiles fédérés par la gravité. Rien d’étonnant à vrai dire si, comme il est vraisemblable, les mêmes règles président à l’organisation de la matière à toutes les échelles du Cosmos. D’ailleurs, tout comme le Soleil, nous émettons, nous aussi, des neutrinos.

Je ne sais pas si tout cela a du sens, mais le fait est que, pour un instant, je me sens tout ragaillardi !

Pour la science ,  n° 472 / février 2017

Les neutrinos     ( RBA, coll. Voyage dans le cosmos )

PascalPensées et opuscules  ( Classiques Hachette )

Laniakea. L’emplacement de la Voie Lactée est indiqué. Il paraît que la façon dont s’organise la matière galactique au sein de Laniakea évoque à s’y méprendre un réseau neuronal.
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Viva Satanas !

Entonnant le Quantique des Quantiques, je me suis présenté l’autre soir aux urgences de Dieu, espérant pouvoir plaider ma cause dans les meilleurs délais, de préférence devant Saint Pierre. Mais on sait ce qu’est devenu le service des urgences dans nos services publics en période de compression d’effectifs. Et Dieu sait s’ils sont débordés là-haut. Tous espèrent que le patron daignera s’apitoyer sur leur sort, mais beaucoup d’appelés peu d’élus, n’est-ce pas. Non seulement on m’a fait comprendre que Saint Pierre n’aurait pas le temps de consulter mon dossier et que je ne sais quel obscur sous-fifre s’en chargerait, mais en plus on m’a inscrit dans une catégorie, en fonction du degré d’urgence de mon cas. Si vous avez la chance d’être classé en catégorie U1, votre cas sera examiné dans les plus brefs délais. Si vous êtes en U2, vous attendrez deux éternités. Et ainsi de suite. J’ai été classé en U 257.

Tout déconfit, je redescendais les marches du palais quand un quidam à l’allure avenante (un peu la touche Fillon) s’enquit de mon cas. « Pourquoi n’allez-vous pas vous adresser au concurrent, me fit-il. Conditions très avantageuses. Services rapides et de haute qualité. — Le concurrent? — lui demandai-je — Satanas and Co, en bas à droite. Un ancien cadre de la boîte d’en-haut, qui en a eu marre d’être traité comme un sous-fifre, et pour des clopinettes. Allez le voir de ma part ! »

J’y suis allé. Très gentiment reçu par des hôtesses de charme. Le contrat a été vite signé, vu les avantages : on fait à peu près ce qu’on veut, et on est soutenu efficacement. En revanche, point de ces pesantes obligations du décalogue de l’Autre. Au contraire : plus on les tourne et les détourne, plus ça cartonne. Histoire de faire un test, j’ai souhaité gagner à l’euromillions le soir même. Bingo ! 150 millions in my pocket.

Une seule contrepartie : leur vendre mon âme. Tu penses si j’ai signé fissa ! C’est vrai, je me faisais l’effet de poursuivre une carrière d’escroc, déjà bien engagée là-bas dessous (comme aurait dit Giono). Leur vendre mon âme ? Plutôt deux fois qu’une : j’en ai pas !

 

 

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Au soleil des glorieuses

C’est vrai que les années 70, au siècle dernier, c’était pas mal. Peu de violence, chômage réduit, les salaires augmentaient régulièrement… Quant à moi, je parcourais avec délices la Côte d’Azur et multipliais les balades dans l’Estérel, avec mes petites amies. C’était bien. Mais c’est bien aussi, cette décennie 2010, en dépit d’une agitation dont, il faut bien que je l’avoue, je me fiche un peu. Ce ne sont pas quelques attentats ici ou là qui troubleront ma sérénité. Vive l’insouciance, et tant pis pour ceux qui paient les pots cassés. On n’est pas là pour cultiver la sinistrose. on est là pour voir le défilé (des macchabées).

Mes petites amies et moi, on piochait consciencieusement l’humus de l’Estérel, au pied de la barre de rhyolite adossée au bleu du ciel, sous le regard attendri et curieux de laies-cathédrales pas agressives pour un sou. J’en revois une (pas une laie, une petite amie) se pointant devant moi, souriante et pas mal dévêtue (il faisait chaud), me tendant entre le pouce et l’index un sou tout rond : un bronze de Faustine la Jeune ! ah là là… ça ne nous rajeunissait pas, et ça continue de ne pas me rajeunir. C’était l’époque où, dans les mosquées d’Afrique du Nord, on ne rencontrait plus guère que des vieux. Comme les temps ont changé.

Au fait, le temps de Faustine la Jeune, c’était le bon temps. Encore mieux que les années 70. Là où, dans l’Estérel, la forêt recouvre les pentes, ce n’étaient que des oliviers. Les Gallo-Romains du coin (enfin, certains d’entre eux) se la coulaient douce. L’âge d’or de l’Empire Romain…

Pourtant, quand Faustine la Jeune était dans sa splendeur, le christianisme était dans l’Empire déjà depuis plus d’un siècle. La déferlante monothéiste et les déferlantes barbares étaient pour demain, mais aucun des heureux païens qui se la coulaient douce au soleil de la Provincia ne s’en doutait ni ne s’en souciait. Pas de Zemmour, pas de Finkielkraut, pas de Renaud Camus ni de Richard Millet, pas de Yann Moix pour leur gâcher la sieste en leur prédisant le grand remplacement qui se profilait à l’horizon et des lendemains qui déchanteraient. Sourions donc au soleil d’aujourd’hui (enfin à celui de demain, car aujourd’hui il pleut à verse).

C’est vrai que les gens de nos générations seront passés entre les gouttes, comme les contemporains de Faustine la Jeune. J’avais embarqué la veille, gare de Lyon, dans le train de nuit, muni d’un billet gratuit d’officier de l’armée française que m’avait refilé mon futur beau-frère qui l’était, lui, officier. Cela m’avait permis d’observer les rondes de la police militaire qui évacuait, aux principales gares, les bidasses en fausse permission. Mais à moi, on ne me demanda rien, grade oblige. Elle m’attendait sur le quai, au-dessus de la place de la Liberté.  Il n’y avait pas si longtemps qu’on s’était vus, mais je ne me rappelais pas qu’elle était si belle. A tomber. Grande, brune, bronzée, dans son tailleur bleu pâle, avec son visage d’ange de Roublev. A tomber. D’ailleurs j’ai failli en tomber plusieurs fois en traversant la place de la Liberté. Les trente glorieuses, ce sera pour toujours la gloire divine de cette jeune femme tombée pour moi du ciel, dans le soleil matinal. Dans le car qui nous emmenait à la Capte, où habitait sa marraine, ma main dans la sienne, j’étais comme en apesanteur.

La Capte … En tout cas, moi, j’étais capté, et comment. Entre deux élans amoureux, j’allais faire du footing sur la plage, côté Est, entre le port d’Hyères et la presqu’île. Une belle plage de sable fin ; presque cent mètres de profondeur. J’y suis retourné, voici quelques années : il n’en restait quasiment rien. Tout a reculé : la plage, le christianisme, la culture occidentale et bien d’autres choses encore. Mais la lumière de mon amour brille comme au premier jour, et je chante toujours la gloire de son visage d’ange de Roublev. Et si je me bats pour vivre encore, ce n’est pas d’abord pour moi, on s’en doute. Et pour le reste, l’avenir du monde, je m’en balance un peu : j’aurai vécu. Après moi le déluge.

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Les dégâts de l’affaire Fillon

Tout-à-l’heure, j’accompagnais mes deux petits-enfants, retour de la maternelle. Tout au long du trajet, sur le trottoir, se bousculant et rigolant, ils n’ont cessé de clamer en choeur une comptine récemment apprise :

 » La Pénélope

Est une salope

Cacalope

Et son Fillon

Un gros couillon

Cacamion !  »

Ce qui devait finir par arriver est arrivé. Une dame BCBG, l’air outré, m’apostropha :

 » Vous devriez avoir honte d’apprendre à ces gosses de pareilles horreurs !

— Mais c’est pas moi, c’est ma m…, c’est la maîtresse …

— Vous demandez à votre maîtresse de composer ces chansonnettes !!! A l’intention de ces malheureux innocents ! Dans quel abîme d’ignominie…  »

C’est alors que ce qui devait arriver est arrivé. Un quidam, l’allure quelque peu égrillarde, genre bobo-anar, s’est arrêté.

Le quidam bobo-anar — Moi, je la trouve très chouette, cette comptine. C’est tout à fait comme ça que je vois les choses.

La dame BCBG — De couaille ? De couaille qu’il il se mêle ce gaucho de mes fesses !

Le quidam — Vieille peau botoxée ! Ton Fillon je l’en … »

J’ai jugé bon d’éloigner les enfants de ce qui prenait le tour d’une rixe. De fait, de la mêlée jaillissaient déjà bouts de barbe, baleines de corset et autres objets.

A la maison, j’ai tout de même jugé prudent d’appeler le Rectorat, histoire de vérifier si cette comptine était pédagogiquement labellisée. On m’a répondu que les services étaient débordés.

  » — Avec cet état d’urgence, vous pensez qu’on ne va pas se compliquer la vie avec des comptines de maternelle. Et puis, entre nous, le Fillon, il n’a que ce qu’il mérite. »

Juste avant de raccrocher, j’ai cru entendre des voix qui entonnaient :

 » La Pénélope

Est une …  »

Escalope !

Cette affaire Fillon, encore un germe de division pour notre pauvre pays, qui n’en avait certes pas besoin. D’ici que ça tourne à la guerre civile…

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Humble hommage à une très grande dame

In memoriam Patricia

C’était sur le plateau de tournage de C’est la vie, de Jean-Pierre Améris. J’avais été engagé, moi modeste comédien amateur, à l’occasion d’un casting, en tant que silhouette. Au téléphone, un collaborateur du metteur en scène m’avait précisé ma situation : attention, vous êtes une silhouette, pas un simple figurant ; vous incarnez un personnage précis, avec un nom, un curriculum vitae, un rôle, mais vous n’avez pas de texte. La rémunération était plutôt intéressante, pour deux jours de tournage. Cela devait se passer dans une clinique désaffectée, dans les collines, près d’un beau village de l’est-varois.

J’ai gardé de ces deux journées un souvenir intense, à la mesure de l’intensité du travail et de tout ce que j’ai appris. L’histoire est inspirée d’une unité de soins (palliatifs en grande partie) implantée dans une ville des Bouches-du-Rhône, à l’initiative du maire, dont je jouais le rôle. Elle raconte la  rencontre entre un pensionnaire, malade du SIDA, et une infirmière-accompagnatrice bénévole. Il meurt à la fin du film. Participaient au tournage de vrais malades, comme Patricia, ainsi que des membres du personnel soignant. Devant les caméras, Patricia nous raconta son itinéraire personnel. La séquence n’a pas été conservée au montage. Patricia est décédée quelques mois avant la sortie du film.

Pendant ces deux journées de travail, la cinquantaine (ou davantage) de participants travailla à interpréter une scène de mariage entre un autre malade (pas le personnage principal) et une infirmière. On assiste successivement à la bénédiction, donnée, dans le parc, par un vrai prêtre (dans la réalité, aumônier des artistes à Aix-en-Provence), puis au repas de noces, autour d’une table où tous les convives s’étaient rassemblés) et à un bal.

La distribution des rôles principaux était brillante : Jacques Dutronc dans le rôle principal (un malade), Sandrine Bonnaire (l’intervenante bénévole), Jacques Spiesser (un médecin), et elle, dans un rôle relativement secondaire.

Elle : une des comédiennes les plus prestigieuses de sa génération, rendue célèbre dans les années 60 pour son rôle dans le film d’Alain  Resnais, elle qui, à la fin de sa carrière, bien des années plus tard, allait recevoir un Oscar pour son interprétation dans le film de Michael Haneke, Amour . Ce n’est sans doute pas un hasard si le mot « amour » figure dans le titre de chacun de ces deux films, et dans les deux cas dans une aura tragique. En ce tournant  du siècle, je ne savais pas à quel point ma vie, quelques années plus tard, allait se mettre à ressembler, si douloureusement, au scénario du film de Haneke. Mais ceci est une autre histoire.

Je revois un moment du travail qui m’a particulièrement impressionné : les convives quittent la table du repas pour s’unir et galoper tout autour dans une farandole. Seuls restent assis quelques convives, parmi lesquels Dutronc (à qui son état interdit les mouvements  trop vifs) et Emmanuelle Riva, assise à côté de lui. Cela donnait (et donne dans le film) :

Elle — Vous ne dansez pas ?

Lui — Non.

Ce bref échange, le metteur en scène leur  a demandé de l’interpréter plusieurs fois de suite (cinq ou six fois). Et à chaque fois, ces mots si simples prenaient une couleur, une tonalité différentes, chaque fois juste, chaque fois émouvante. Assis de l’autre côté de la table, j’étais béat d’admiration.

Je fus invité à participer à une autre scène de danse collective, une valse. Sur l’estrade où les danseurs s’étaient regroupés, je cherchai une cavalière : ce fut elle. Cela donna :

Moi — Je ne sais pas danser.

Elle — Je vous conduirai.

Et ce fut tout, comme dit le narrateur à la fin de l’Education sentimentale . Dans le film, on doit apercevoir quelques secondes mon épaule droite : c’est à peu près la seule image que le film a retenue de moi. Il est vrai que j’ai eu de la chance : quelques autres participants, et non des moindres, ont, quant à eux, complètement disparu au montage.

Le montage : moment décisif du travail, où tout ce qui n’est pas suffisamment nécessaire et signifiant est impitoyablement élagué.  A cette  scène de mariage, nous avions travaillé deux longues journées, de sept heures du matin à sept heures du soir. De la masse de séquences enregistrées, dont il doit bien subsister quelques traces dans des armoires, le metteur en scène n’a retenu, tout au plus, qu’un peu moins de dix minutes.

N’empêche : avoir dansé la valse avec une aussi prestigieuse comédienne, future oscarisée à Hollywood, j’en suis encore fier comme Artaban ! Et en plus, mon nom figure au générique, pas loin du sien. Le pied (enflé) !

C’est la vie, film de Jean-Pierre Améris, avec Jacques Dutronc, Sandrine Bonnaire, Emmanuelle Riva, Jacques Spiesser.

 

 

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Croire ou ne pas croire, that is … : Houellebecq vs Baudelaire

 » Disparue la croyance

Qui permet d’édifier

D’être et de sanctifier,

Nous habitons l’absence.

 

Puis la vue disparaît

Des êtres les plus proches.

   ( Michel Houellebecq, Configuration du dernier rivage )

 

Ce bref poème se lit au début du recueil Configuration du dernier rivage (2013) , dont le titre s’accorde bien à la tonalité morose de l’opus houellebecquien.

Si la croyance dont il est question ici est bien la croyance religieuse, l’auteur n’est certes pas le premier à en constater le recul, voire la complète disparition ; dans ce dernier cas, la situation actuelle paraît démentir son diagnostic. Toutefois, peut-être Houellebecq pense-t-il à toute forme de croyance ; notre époque serait alors celle de la défiance généralisée. Beaucoup pourraient alors se compter dans ce « nous » du quatrième vers.

Incroyant moi-même, j’ai souvent envié les croyants, que leur foi protège, sinon d’un d’un nihilisme radical, en tout cas d’une désespérance chronique. Le poème énumère brièvement quelques unes des conséquence négatives de l’absence de croyance. Elle agirait comme agent démoralisateur et nous condamnerait à la solitude. On se souviendra que l’étymologie du mot religion nous rappelle qu’elle est par excellence ce qui nous permet de nous relier, plus efficace peut-être dans cette fonction que toute autre forme de lien social.

J’aime la densité de ce bref poème, fruit concentré autour de son noyau compact de noire vérité. J’aime aussi la froideur lucide de son constat.

Le lisant, je songeais à cet admirable poème des Fleurs du Mal, Les Aveugles :

Contemple-les, mon âme ; ils sont vraiment affreux !

Pareils aux mannequins, vaguement ridicules ;

Terribles, singuliers  comme les somnambules ;

Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.

 

Leurs yeux, d’où la divine étincelle est partie,

Comme s’ils regardaient au loin restent levés

Au ciel ; on ne les voit jamais vers les pavés

Pencher rêveusement leur tête appesantie.

 

Ils traversent ainsi le noir illimité,

Ce frère du silence éternel. O cité !

Pendant qu’autour de nous tu chantes, ris et  beugles,

 

Eprise du plaisir jusqu’à l’atrocité,

Vois ! je me traîne aussi ! mais, plus qu’eux hébété, Je dis : Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles ?  »

 

Au désespoir baudelairien, Houellebecq (toujours dans  Configuration du dernier rivage ) apporte une solution. Mais si Mais si :

 » Etre un petit chien blanc qui court sans se lasser

après la même branche,

Ou un vieux prêtre noir qui dit sans pleurnicher

la messe du dimanche :

Bref, avoir une foi, minuscule ou sublime,

un ensemble de gestes

Comme une danse idiote, nous dirons le pas turc,

une danse modeste,

Qu’on danse sans effort, minime apprentissage,

très peu de réflexion :

Atteindre le bonheur immobile et cyclique

de la répétition.  »

A défaut de la croyance, le rituel ! S’étourdir dans la répétition d’une danse circulaire, à la façon des derviches tourneurs auxquels ce « pas turc » fait penser. Mine de rien, on a là de quoi organiser une efficace résistance intérieure aux sirènes du djihadisme. A condition de s’y entraîner au quotidien. Un genre de qi-gong spirituel pas gong du tout.

Etre un petit chien blanc …  Franchement, quand on lit ce poème (et les autres de  Configuration du dernier rivage), surtout après la tombée de la nuit, y a vraiment de quoi se flinguer. Mais pour peu qu’on soit sensible, comme je le suis, à l’humour narquois, morose et pince-mi/pince-moi qui règne sur l’ensemble, c’est la rigolade qui l’emporte. Comme quoi le désespoir houellebecquien contient son efficace antidote (ce que Barthes appelait le plaisir du texte ?).

J’aurais tort, pourtant, de réduire l’affaire à la blague et à la dérision. Le rituel, même le plus simple et le plus enfantin, possède un efficace pouvoir de faire reculer l’absence de sens et l’angoisse qu’elle génère. Dans notre vie quotidienne, nous mettons en place de multiples rituels qui nous aident à vivre. Que la sagesse du petit chien blanc nous soit un exemple !

 

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