Apprendre le mallarmé

Dans Le Tombeau d’Edgar Poe, Mallarmé loue le poète américain d’avoir travaillé à  » donner un sens plus pur aux mots de la tribu « . C’est plutôt dans les poèmes de Poe, en langue originale, que dans ses récits, que le lecteur peut prendre la mesure de cet effort. Rappelons que Mallarmé a lui-même traduit ses poèmes en prose. Je ne sais ce que pensent de son travail les traducteurs de l’américain, mais il est certain que les traductions de Mallarmé cherchent justement à proposer un équivalent des singularités de la langue du poète américain et, du même coup, de la signification et de la beauté originales de ses textes.

En disant cela de Poe, Mallarmé donne une idée assez claire de sa propre ambition. Il s’agit pour lui aussi de donner un sens autre aux mots de la tribu, en prenant constamment ses distances à l’égard des usages de la langue commune, qu’il s’agisse du sens des mots, de leur ordre dans la phrase, de la syntaxe. Forger, en somme, un autre français, seul moyen, à ses yeux, d’exprimer l’originalité de sa pensée et de son esthétique.

Un exemple simple, parmi tant d’autres, de ce travail nous est donné, dans Le vierge, le vivace…, un de ses poèmes les plus accessibles, par le vers qui dit (il s’agit du cygne) :

Magnifique mais qui sans espoir se délivre .

Ce « sans espoir se délivre »  ressemble fort à un oxymore porteur d’une belle contradiction ; habituellement en effet, la délivrance implique  l’espoir. Pour résoudre la contradiction et atteindre le sens (probable, car Mallarmé ne nous a pas donné la clé), il peut être utile de se rappeler que le poète fait un usage fréquent des latinismes.  » Se délivre  » a probablement ici une valeur conative, usuelle en latin dans les temps de l’infectum (présent et imparfait) mais absente de la syntaxe du français ( pour donner une valeur d’effort à un verbe, il faut le mettre à l’infinitif, précédé d’un verbe tel que « s’efforcer de » ou « tenter de » ). Ainsi « sans espoir se délivre » signifierait « sans espoir cherche à se délivrer », ce qui ferait disparaître la contradiction.

Un autre exemple de cette tension entre le français courant et le français mallarméen nous est donné un peu plus loin dans le même poème par :

Il s’immobilise au songe froid de mépris .

L’ordre des mots rend possible ici plusieurs traductions en français « courant ». Bien sûr , la difficulté est ici bien moindre que dans d’autres textes, tels que le célèbre Un coup de dés… , Victorieusement fui le suicide beau…, Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx…,  etc.

La position de Mallarmé poète à l’égard de la langue est au fond l’inverse de la position des classiques, telle qu’elle prévaudra jusqu’à lui ; elle est définie, entre autres, par les deux vers de l’Art poétique de Boileau :

Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement

Et les mots pour le dire arrivent aisément .

L’idéal que Boileau propose au poète et, plus généralement à l’écrivain, est de faire de sa langue un usage clair et distinct, conforme aux règles puériles et honnêtes du bon usage, de façon à se faire comprendre, idéalement, de tous ; au moins de tous les honnêtes gens, dont il est supposé faire partie.

Cet idéal est radicalement récusé par Mallarmé, dont l’éthique et l’esthétique en matière de langage poétique sont à l’opposé de l’idéal des classiques. Le poème, étant l’expression de l’irréductible singularité de celui qui le compose, de son originalité, de son apport d’inventeur, ne saurait se satisfaire de l’usage scolaire, académique et sage de la langue courante. Il faut forcer la langue à exprimer ce qu’elle n’a encore jamais exprimé et, pour y parvenir, il faut en inventer une pratique radicalement inhabituelle.

Côté lecteur, cela implique une façon de lire opposée aux modes courants de la lecture. Le texte qu’il a à lire se présente systématiquement comme une énigme à déchiffrer. Il s’agit donc pour lui de s’arracher aux facilités d’une lecture guidée par les modèles du passé, les pratiques d’écriture canoniques ou simplement usuelles. La lecture qu’il doit pratiquer, c’est une lecture lente, difficile, curieuse, rêveuse, méditative, une lecture qui ne lui permettra cependant pas de résoudre à chaque fois les énigmes du texte ; une part de son mystère restera sans doute inviolée, jusqu’à la prochaine approche qui, peut-être, le résoudra, guidée, souvent, par les éléments musicaux du texte. Quoi qu’il en soit, le lecteur, confronté à un poème de Mallarmé est toujours un inventeur de sens, au sens archéologique du terme ; et la trouvaille suppose toujours un effort obstiné, ardu.

Il est clair que le lecteur qu’espère Mallarmé n’a rien à voir avec l’honnête homme des classiques, respectueux, autant que ses auteurs favoris, des règles du bon usage codifiées par l’Académie. Mallarmé ne peut compter que sur une poignée de happy few, encore bien plus few que ceux de Stendhal.

Est-il besoin de rappeler que la mallarméenne façon de comprendre et de pratiquer l’écriture poétique ouvre les voies de toute une partie de la poésie à partir du début du XXe siècle ?

Il faudra attendre Joyce et son Finnegan’s wake pour voir un écrivain pousser plus loin son ambition que Mallarmé : Joyce y invente en effet une langue qui n’est  plus sa langue maternelle et qui ne convient qu’à lui, ne peut-être utilisée que par lui. Il est vrai que Mallarmé, avec son fameux ptyx, était déjà sur la voie.

Hier soir, relisant Un coup de dés , j’eus cette sortie :  » décidément, Mallarmé, j’y bite que dalle « .

J’y bite que dalle ? Peut-être Mallarmé eût-il compris cette expression comme un effort pour donner un sens plus pur aux mots de la tribu !

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Revoir Thonon-les-Bains

Reverrai-je Thonon-les-Bains ? J’en doute . J’ai aussi peu de chances de retourner me promener sur les rives du Léman que d’arpenter les plages de Vendée ou les sentiers du Queyras. Il faut sans doute s’accommoder du jamais plus avec le sourire, un sourire facilité par la remontée des souvenirs.

Et des souvenirs associés à Thonon-les-Bains, Dieu sait si j’en ai. Pendant quatre ans, de 1993 à 1996, mes élèves et moi y passâmes quelques jours, à la fin de ces mois de mai. A l’époque avait lieu à Thonon-les-Bains un festival national de théâtre lycéen, où des groupes venus des quatre coins de France présentaient leur travail. Nous eûmes cet honneur, quatre fois de suite. J’avais le goût de proposer à mes jeunes des projets ambitieux, sur des textes difficiles. Ils relevèrent chaque fois le défi avec brio. En 1993, ce fut Jacques ou la soumission, d’Eugène Ionesco. L’année suivante, nous présentâmes le spectacle dont je suis sans doute le plus fier ; il s’agissait, sous le titre Désir aboie dans le noir, d’un montage de textes de Henri Michaux. En 1995, nous jouâmes L’Atelier volant, de Valère Novarina, en présence de son auteur. Il eut la bonté de confier à un journaliste qu’il avait mieux compris certains moments de son texte en nous voyant le jouer. J’ai eu l’humilité de me dire que c’était parce que nous l’avions mal joué. Humilité excessive, peut-être, mais je n’ai pas eu l’occasion de l’interroger pour en avoir le coeur net. En 1996, des difficultés de fonctionnement nous permirent de présenter seulement un montage de textes de divers auteurs, sous le titre Personne ne nous empêchera d’exister. Titre prémonitoire ? Optimiste en tout cas. J’ai toujours aimé faire interpréter à mes jeunes des textes qui n’avaient pas été écrits pour le théâtre et, quand mon souvenir me fait revoir notre interprétation, sur la scène de Thonon,  de tel passage des Carnets du sous-sol, de Dostoïevski, l’émotion m’étreint.

En 1994, l’année où nous jouâmes Michaux à Thonon, un jeune homme de seize ans brillait dans la distribution des pièces que montait Brigitte, son professeur de lettres, qui lui confiait des rôles importants et difficiles. C’était dans une ville de France très éloignée de la nôtre. Plus tard, ils se sont mariés. Il s’appelle Emmanuel Macron. Peut-être les avons-nous croisés à Thonon-les-Bains. Si ce fut le cas, tout l’honneur aurait été pour nous.

Jacques ou la soumission, d’Eugène Ionesco
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Viva el Presidente !

On s’en souvient : l’élection d’Emmanuel Macron à la Présidence de la République fut saluée par un vaste concert d’éloges admiratifs émanant de la plupart des hommes politiques, de nombreuses personnalités en vue et d’un très grand nombre de citoyens. L’ascension fulgurante de ce brillant jeune homme de 39 ans sidéra les Français, que sa personnalité et son programme avait irrésistiblement séduits. On savait peu de choses de lui, au fond, hormis ce qu’il en disait, mais ce qu’on savait ou croyait savoir nourrissait de grandes espérances.

Pourtant, dès le lendemain de son élection, à l’appel d’organisations syndicales et de partis de gauche, une manifestation  regroupa des milliers de personnes à Paris. Il s’agissait de mettre en garde le nouveau président contre la tentation d’user des ordonnances pour imposer ses réformes, jugées par eux antisociales, comme celle du code du travail.

Pendant les quelques jours qui suivirent, personne n’aperçut le nouveau président. On supposa que, retranché dans son bureau, il planchait sur les dossiers. Il y eut bien un employé de l’aéroport de Roissy qui prétendit l’avoir aperçu descendant incognito d’un avion en provenance d’Ankara, mais que serait-il allé faire là-bas, je vous le demande ?

Pourtant, quinze jours pétantes après l’élection, la première ordonnance fut promulguée. Elle concernait la réforme du code du travail, dont les dispositions se trouvaient fortement durcies par rapport aux annonces du candidat. Notamment, les indemnités prévues en cas de licenciement étaient carrément supprimées.

La réponse ne se fit pas attendre, Dès le surlendemain, des manifestations monstres étaient déclenchées dans les rues des grandes villes à l’appel des organisations syndicales et des partis de gauche. Comme on pouvait s’y attendre, des débordements eurent lieu.

Mais les forces de l’ordre avaient reçu des consignes sévères. Contre les émeutiers et les manifestants, elles tirèrent à balles réelles et  à la mitrailleuse.

On déplora des milliers (certains disent des dizaines de milliers) de victimes. Dans la nuit qui suivit, les responsables nationaux et régionaux de la CGT, de FO, du Parti Communiste et, bien entendu, du parti de Jean-Luc Mélenchon ( à commencer par ce vil crétin ) furent arrêtés. Dès le lendemain, lesdites organisations furent interdites. Quelques semaines plus tard, les mutins furent traduits devant des cours spéciales, sous l’accusation de haute trahison. La peine de mort ayant été rétablie par ordonnance, Jean-Luc Mélenchon et quelques autres responsables en vue furent pendus haut et court.

L’état de siège et la loi martiale furent décrété pour une durée indéterminée. A ce jour, cet état d’exception est toujours en vigueur.

Les méthodes énergiques du Président Macron, notamment dans le lutte contre le terrorisme, les organisations anti-nationales, les pédés etc., ne tardèrent pas à lui valoir les félicitations et les encouragements des Présidents Trump, Poutine et, bien entendu, Erdogan, son mentor.

Quelques mois plus tard une nouvelle ordonnance proclamait le départ de la France de l’Union Européenne. La monnaie nationale était rétablie.

La suite n’étonnera personne : le Front National et le mouvement présidentiel, rebaptisé « La République en marche », fusionnèrent. Marine Le Pen fut nommée Premier Ministre.

Depuis la canonisation de Brigitte ( au 75 sans recul ) consécutive à sa tentative de putsch, dit  » des nonagénaires  » (avec Bayrou et Villepin ), le Président Macron, vieillissant, ne peut se défendre d’une défiance qui le conduit à pratiquer des purges régulières. Il vient pourtant de faire désigner par l’Assemblée comme son successeur le jeune Emmanuel Macron Jr. Cependant, la proclamation officielle n’aura lieu qu’après le retour du Président, en visite officielle en Corée du Nord. Mort trop tôt, le président Trump n’a pu manifester  sa réprobation.

Proclamé Sauveur de la Patrie et Grand Pépère du Peuple, Emmanuel Macron ne manque pas de se gausser des accusations de ses opposants selon qui, si la France est aujourd’hui dans un état catastrophique, c’est à lui seul qu’elle le doit.   » La France va mal, dites-vous, ricane-t-il. Qu’à cela ne tienne : je m’en vas lui faire une ordonnance .  »

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Contre Macron contre l’Ennemi

Que la confidence que je vais vous faire reste strictement entre nous : je viens d’être recruté par le staff d’une dame qui, par le moyen du suffrage universel, aspire aux plus hautes fonctions dans l’appareil de l’Etat. Compte tenu de mon expérience en la matière, j’ai été affecté à la Propagande. Illico, j’ai composé un chant de marche aux accents martiaux, dont je ne doute pas qu’il contribue à déchaîner  les enthousiasmes et à galvaniser les énergies. Le voici :

Contre Macron, contre l’Ennemi,

Partout où le devoir nous appe-e-lle,

Malgré le froid, malgré la pluie,

Nous remonterons vers les li-i-gnes.

Nationalistes, unis dans le combat,

Les macronistes,

J’en fais d’la bouillie pour  chats !

Poum poum poum poum

 

 

Je dois le reconnaître : la version originale de cet hymne, que les militants fr…….. de mon âge auront certainement reconnu, disait :

 

Contre le Rouge, contre l’Ennemi

[….]

Les communistes,

J’en fais d’la bouillie pour  chats. 

 

Quant à l’air, c’est celui d’un chant de marche en usage dans une célèbre unité spécialisée des forces allemandes entre 33 et 45.

 

C’était l’époque héroïque où les militants fr…….. accueillaient comme un éloge l’épithète de fascistes, lancées à eux par d’aucuns comme une injure, et faisaient à tout va dans un négationnisme de bon aloi. Le Parti, passé sous la houlette d’une héritière indigne, n’avait pas encore renié ses Valeurs.

C’est un certain Fr. D. , intrépide militant fr……. du début des années 60, qui m’apprit ce chant. Pourtant, nous ne partagions pas (en principe) les mêmes idées. Mais j’appréciais l’humour et le savoir de ce brillant étudiant, féru d’histoire, qui, peu de temps après, allait devenir l’idéologue quasi officiel de son parti et le confident de son fondateur, Jean-Marie … Jean-Marie… comment déjà ?…. C’est à cette sympathie mutuelle que le militant des étudiants communistes que j’étais alors dut de ne pas se faire casser la margoulette un matin que je proposais Clarté, l’organe de l’UEC, à l’entrée du métro Saint-Michel.  Fr. D., qui déboulait à la tête d’une équipe de nervis bien décidés à régler son compte au premier coco recontré, me reconnut et eut le temps d’avertir ses compagnons que celui-là, non, il ne pouvait décemment être question de casser la figure à un condisciple avec qui il prenait son petit dej.

J’eus le temps de le remercier en certifiant, quelques temps plus tard, aux policiers venus m’interroger (à sa demande) que j’étais sûr de l’avoir vu au lycée à une heure où, à la tête de son équipe de spécialistes, il était en train de casser la figure au fils d’un ex-ministre, futur ministre lui-même, sur le parvis d’un lycée rival du nôtre.

Puis nous nous perdîmes de vue. Il s’en alla enseigner l’histoire dans un collège de Normandie. Mais, à l’instar d’un ex-conseiller de Sarkozy, il avait pris l’habitude de renseigner des fiches sur ses petits camarades (ça peut toujours servir). Certains d’entre eux, paraît-il, s’en émurent. Un beau matin, en compagnie de son épouse et de ses enfants, il partit dans sa petite voiture faire des courses au plus proche supermarché. La sympathique famille n’arriva jamais à destination : une explosion télécommandée en fit de la bouillie pour chats.

 

Additum  ( 1er mai 2017) –

Un peu de sérieux, tout de même. J’ai écouté hier soir le double entretiens de Delahousse avec Marine Le Pen et Emmanuel Macron. Après l’avalanche de belles, bonnes et creuses paroles débitées par la première, j’ai entendu des propos d’une éclatante intelligence, d’une éclatante lucidité, d’une éclatante sincérité. Et je me suis dit : il n’est même plus question de faire barrage au FN. Si celui-là n’est pas élu, les Français seront passés à côté d’une chance exceptionnelle. Depuis De Gaulle, on n’avait plus vu un candidat de ce niveau.

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 » Changer les choses  » : la bêtise au quotidien

Glané au vol aux informations télé matinales : selon un récent sondage, 47 % des Français estimeraient que seule Marine Le Pen désire vraiment « changer les choses ».

Qu’est-ce qui, dans cette affaire, est le plus stupide ? La formulation même de la question ? Sans doute. Qu’un institut de sondage ait jugé bon de la soumettre aux sondés ?  Que ceux-ci aient accepté d’y répondre ? Qu’ils aient estimé pouvoir, en un mot (« oui » ou « non »), donner un avis pertinent ? Que les journalistes de la chaîne télé aient cru devoir relayer une information aussi insane ? Sans doute.

Changer « les » choses : ce qui est le plus stupide dans cette formule, c’est sans doute l’article défini. Si on avait demandé aux sondés si l’intéressée désirait changer « des » choses, au moins les aurait-on incités à faire l’effort de préciser de quelles choses au juste il s’agissait.

Changer « les choses »… Quelles choses au juste ? Les règles de l’économie ? Celles du droit du travail ? Celles du fonctionnement de la justice ? Les relations de la France avec l’Europe ? Le droit de la propriété ? Le mariage pour tous ? Le nombre de fonctionnaires ? L’impôt sur les sociétés ? L’ISF ? La censure sur la presse ? Le droit de manifester ? La législation sur la pêche à la ligne ? Etc etc… Etc. Changer les choses en gros, ou changer les choses en détail ? Changer toutes les choses ou n’en changer que quelques unes ? Comme si gouverner, ce n’était pas, de toute façon, changer les choses, en demi-gros ou au détail, et, de toute façon, au quotidien .

Que 47% des sondés estiment qu’une question aussi grossièrement formulée puisse avoir un sens et qu’ils croient pouvoir lui donner une réponse pertinente ne plaide pas en faveur de leur intelligence, témoigne en tout cas de leur irréflexion, en tout cas de leur hâte irréfléchie à répondre à n’importe quelle question, pour peu qu’elle leur soit soumise par des représentants des médias.

Changer les choses… Formulation grotesque. Et s’il n’y avait que celle-là. Mais nous baignons au quotidien dans un flot de questions stupides et de réponses aussi péremptoires que sommaires. Plus les questions sont sommairement formulées, plus les réponses sont péremptoires.

Une démocratie n’est saine et viable à long terme que si elle est protégée des formes les plus grossières et les plus dangereuses de la démagogie. Cela suppose une éducation suffisante des citoyens qui les prépare à leur rôle politique, au sens étymologique du terme. Education à l’information. Education à la réflexion. Les médias, sur ce terrain, ont un rôle majeur en contribuant à élever le niveau. A condition de s’évertuer à ne pas le tirer vers le bas en multipliant les formes les plus sottes d’un rapport démagogique à leur public.

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Michel Ange revisité : Dieu avec la tête de Donald Trump !

Entre autres. Car enfin, si la Bible affirme que Dieu a créé l’homme à son image, il s’ensuit logiquement que, la réciproque étant vraie, l’image de l’homme (de n’importe quel homme) nous livre l’image de Dieu.

On sait que, dans l’aire du catholicisme (et de l’orthodoxie), la querelle des images s’est soldée par une défaite des iconoclastes. C’est pourquoi, sur le plafond de la Sixtine, Michel Ange a été autorisé à portraiturer Dieu sous les traits d’un auguste ( mot à considérer exclusivement comme une épithète laudative, sinon il faudrait portraiturer le fils de Dieu sous les traits d’un clown blanc) vieillard chenu et barbu ( je lui trouve pour ma part un petit côté Che Guevara ).

Ce précédent de la Sixtine ouvre aux artistes catholiques ( j’en suis ) s’inscrivant dans la lignée de Michel Ange la possibilité d’infliger à Dieu la tronche humaine qui leur apparaîtra la plus apte à lui conférer son ineffable côté auguste ( vide supra ) . Et dans ce cas , pourquoi pas la tronche de Donald Trump ? On s’abstiendra de crier prématurément au scandale, en arguant que Michel Ange prête à Dieu une apparence correspondant aux immortels canons de la Beauté ; la figure michelangelesque de Dieu, sur le plafond de la Sixtine, exprimerait, selon eux, un idéal de beauté humaine quasiment surnaturel. La tête à claques de Donald Trump ne saurait, diront-ils, y prétendre.

Mais justement les canons de la beauté n’ont rien d’immortel. Rien n’apparaît plus variable au long de l’histoire de l’art. Dans ce cas, pourquoi l’ineffable tronche de Donald Trump ne correspondrait pas à un moderne canon de la beauté, masculine tout au moins ? C’est d’ailleurs la thèse que soutiennent ses plus chauds partisans, pour qui non seulement Donald est le plus beau, mais en plus il est le plus intelligent.

De plus, donner à Dieu la tête de Donald permettrait de la populariser plus aisément, en jouant la carte de ce 9e art qu’est la BD. Si prestigieuse que soit la représentation de Dieu par Michel Ange, avouons que nos jeunes générations ( dont je suis ) la trouvent quelque peu, sinon franchement ringarde.

Et si l’on attribue à Dieu la tête de Donald, pourquoi ne pas gratifier son fils de celle de Mickey Mouse ? Ou de Popeye.

Popeye grimpant au Golgotha sous sa croix, la bouffarde au bec et une couronne de pines sur la tête, dans quelle extase mystigrouique cette vision me jette !

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Être un arbre

J’aurais voulu être un arbre. Plus j’avance en âge, plus la condition d’arbre me paraît préférable à celle d’être humain.

Quel arbre aurais-je voulu naître ? Parmi tous ceux qui, au long des années, m’ont enchanté, fasciné, le choix est difficile. Un peuplier d’Italie, tel que ceux qui bordaient les rivières de ma jeunesse ? Celui, au tronc puissant, à l’ombre duquel j’aimais lancer ma ligne, guettant le gardon ? Me dresser, dans la lumière de juin, au coeur d’une de ces pinèdes parfumées de mon enfance ? Être un de ces chênes puissants, pluricentenaires, au tronc rectiligne, ou bien noueux, tortu ? Ou bien chêne vert au feuillage si serré, si vraiment royal ?

Un léger mistral avive le bleu du ciel. Partout les arbres s’y élancent, s’y déploient, y dansent, y chantent leur musique, micocouliers, mûriers, pins d’Alep, cyprès, arbousiers, oliviers, cerisiers, platanes, tant d’autres, noyant les demeures des hommes, escaladant les collines. Contagieuse gaieté de ces balancements de verdure feuillolante, ses innombrables menottes ovationnant l’azur. Que serait un monde sans arbres ? Comment vivre privé d’une telle beauté, sans cesse renouvelée, toujours sereine, inépuisablement somptueuse ?

Exempts de la fatalité qui contraint les animaux dont nous sommes à courir sans cesse en quête de leur nourriture, les arbres, eux, la puisent, ainsi que leur énergie, pendant de longues années, là où surgit leur première pousse, dans la lumière où baigne leur feuillage, dans la terre où plongent leurs racines. Oiseaux, écureuils, toutes sortes de bestioles profitent de leur hospitalité paisible.

Depuis quelques années, nous en savons bien plus sur les arbres que ce que nos parents savaient. Nous savons qu’ils échangent des informations, qu’ils développent individuellement et collectivement des stratégies contre parasites et prédateurs. Nous savons qu’ils perçoivent, qu’ils ressentent. Nous ne sommes plus éloignés d’admettre qu’ils pensent.

Mais comme tant d’être vivants, les arbres subissent les agressions du plus redoutable des prédateurs : l’homme. Partout la déforestation étend ses ravages, avec toutes les funestes conséquences qu’on connaît.

Auprès de arbres, j’ai toujours vécu heureux. Puissé-je ne jamais m’éloigner des arbres. Puissé-je jusqu’à ma fin apprendre de leur sagesse.

Paul ValéryDialogue de l’arbre

Jean Giono, L’homme qui plantait des arbres

Georges Brassens, Auprès de mon arbre

Alain Corbin,  La douceur de l’ombre 

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